2 – Apocalypse, catastrophe ou révélation ?

By jesuiscequejesuis

« Je ne suis qu’un chercheur, de vérité et de vie en Dieu…, non un maître »

Nicolas Berdiaev (1874 – 1948)

 

 

 

 

 

 

 

 

Le lien particulier et sacré que j’ai avec l’Histoire de la France me vient de ma grand-mère maternelle, Marie Jacqueline Colette Jamain, née à Bordeaux le 8 septembre 1929, et qui est la fille de Julia Georgette Videau.

 

Jamain n’était pas son père biologique. Ma tante Françoise, la fille cadette de Colette, avait remarqué il y a peu d’années en se rendant à la Mairie de Bordeaux que Colette avait été reconnue par Jamain, à l’âge de neuf ans. Cela lui semblait bien tard. De plus, Georgette connut Franck Jamain bien après la naissance de ma grand-mère. Ils se marièrent le 29 décembre 1938 à Bordeaux. En fait, ma tante et moi étions les seuls de la famille à ne pas être encore au courant de l’identité du père de mamie Colette. Etant donné notre personnalité, nous étions considérés par notre entourage comme risquant de divulguer aussitôt ce qui était jalousement gardé comme un secret de famille. Françoise obtint des confessions et sut qu’il s’agissait d’un Comte mais n’eut pas plus de détails. Elle ne m’en parla pas et je devais attendre encore l’automne 2005 pour le savoir à l’occasion de la soutenance de sa thèse de doctorat en philosophie par ma sœur, à l’université Jean Moulin de Lyon.

 

Avant le jour-J, ma mère et moi-même étions dans une chambre d’hôtel avec ma sœur Aude-Emmanuelle. La famille est très importante. Nous sommes donc là pour la soutenir moralement. Notre présence ne peut que la mettre en confiance. Finissant par trouver le temps long, je commençai à penser à ma grand-mère et à sa posture si étrange et gracieuse qui était un véritable spectacle vivant pour toute personne la découvrant pour la première fois et même pour les gens qui la connaissaient depuis longtemps.

 

Tout d’un coup, pour une raison que j’ignore, je me tourne vers ma mère et lui demande avec ironie et désinvolture :

 

« Mamie Colette n’aurait-elle pas du sang royal, par hasard ?  En fait de hasard, je pensais à la Divine Providence».

 

Un long « OUI », affirmatif et grave, se fit entendre pour seule réponse. Je suis comme crucifié, cloué sur le lit.

 

« Comment ça ? », lui dis-je.

« C’était un Comte », me fit-elle.

« Lequel ? », lui demandai-je.

« Ne lui dis pas maman ! » interrompit ma sœur.

 

Apparemment, cette dernière en savait plus que moi sur le sujet. Elle voulait ou devait jalousement faire garder le silence à ma mère. Rien à faire. Je n’obtins plus aucune confession. Si j’avais su, à cette époque, à aucun prix, je n’aurais quitté Paris.

 

J’appelai mon meilleur ami, Pierre-Jean, fils d’un grand notaire d’origine pied noir qui exerçait à Cannes, pour lui faire part de ce que je venais d’apprendre. Pierre-Jean essaya de deviner de quel comte il s’agissait.

« Peut être est-ce le comte de Paris » me dit-il.

« N’importe quoi. Il y a des milliers de comtes » lui répondis-je.

« Il y a même des petits, sans grande importance », rétorque-t-il.

 

Nous n’en sûmes pas davantage pour l’heure. Le mystère était assez insupportable mais je ne pensais plus qu’à l’Australie que j’avais décidé de rejoindre pour un séjour d’études de deux années après mon terrible échec au concours de l’Ecole Nationale d’Administration, la trop célèbre ENA. Confidence pour confidence, le concours raté de l’ENA est sûrement l’un de mes souvenirs les funestes.

 

J’allais effectuer un énième stage au Ministère de l’Intérieur fin 2004. Cette fois-ci au sein du service de la communication, grâce à une lettre que j’avais écrite au directeur de Cabinet de Dominique de Villepin. J’allais être si déçu du déroulement de ce stage et, en même temps si fasciné par Nicolas Sarkozy, que je décidai d’écrire à ce dernier avec une enveloppe du Ministère des Affaires étrangères qui me garantissait que mon courrier lui allait, sans aucun doute, parvenir en mains propres. Il me répond par une lettre chaleureuse dans laquelle il prend note de ma volonté de m’engager au sein de sa formation politique. Il se dit très sensible à mes propos et me demande de prendre langue avec son Chef de Cabinet, Laurent Solly, afin de convenir d’un rendez-vous. Mais, le jour J, mon entretien fut conduit par Emmanuelle Mignon. Il ne se passa pas très bien. D’une part, je n’avais pas l’habitude des entretiens d’embauche. D’autre part, Emmanuelle Mignon se bloqua quand je lui fis part de mon intention de passer l’ENA.

 

« Travailler pour Nicolas Sarkozy et préparer l’ENA sont deux choses totalement incompatibles » me répondit-elle.

 

Je lui dis que ça ne me poserait aucune difficulté. Mais c’était trop tard. Non content de cet entretien raté, je décidai d’écrire à nouveau à Sarkozy pour exiger l’entretien avec son chef de Cabinet qu’il m’avait promis dans sa lettre. Je fis reçu par celui-ci peu après. Il fut fort sympathique à mon endroit, m’offris un verre, confirma malheureusement le jugement de sa collaboratrice mais me dit de repasser les voir de temps à autre. En fait, je fus tellement vexé que je ne revins jamais les voir. Toutefois, je gardais de bons sentiments pour eux car Laurent Solly m’avait demandé quand est-ce que je voulais passer l’ENA et m’avait sérieusement encouragé à le faire. Je compris même qu’ils m’auraient donné un coup de main, ce qu’Emmanuelle Mignon allait fortement contester quelques mois après en réponse à mon email de colère écrit en octobre 2005, avec plusieurs destinataires en copie, et dans lequel je dénonçais mon échec à l’ENA et jurais de quitter la France définitivement et de ne plus jamais y revenir, jamais.

 

C’est à ce moment là que l’idée de partir en Australie germa dans ma tête. Il fallait que je parte le plus loin possible. J’avais cette image du rocher entouré d’eau et sans âme qui vive où l’on peut s’isoler pour n’être en communion qu’avec la nature.

 

A la fin de son email de mise au point devant les témoins que j’avais mis en copie, Emmanuelle Mignon me proposa de la rencontrer pour discuter de mes inquiétudes sur mon avenir professionnel. Je lui répondis positivement. Malheureusement, l’entretien n’eut jamais lieu car, le lendemain même de cet échange tumultueux par messagerie interposée, Nicolas Sarkozy se rendit dans les banlieues et prononça les mots de « racaille » et de « karcher », ce qui mit le feu aux poudres. De fait, la situation d’urgence ainsi créée avait jeté mon cas personnel une nouvelle fois aux oubliettes. J’espèrerais sincèrement que ce n’était pas moi qui l’avait énervé pour dire ces choses là.

Certes, ces paroles n’étaient pas dirigées contre l’ensemble des habitants des banlieues. Cependant, je pense à la détresse et à la souffrance de ces jeunes à qui on refuse de donner une chance et qui ne trouvent à donner de sens à leur vie qu’en sombrant dans la délinquance. Ils ne sont pas responsables de leur situation. On a construit ces quartiers sans envisager la situation de l’emploi pour les enfants des immigrés dans un pays où les chocs pétroliers laissaient envisager une époque de récession prolongée. On a fait du court terme et aujourd’hui, on récolte les conséquences de choix complètement technocratiques et non réfléchis. Certes, même un diplômé de Sciences Po comme moi ne trouve pas facilement du travail. Certes, les banlieues ne sont pas les seules zones urbaines à connaître misère et chômage. Certes, la misère n’excuse pas tout. Mais je crois, qu’à un moment, quand les technocrates ont mal géré une société depuis des décennies et continuent dans la même voie, il n’y a plus que la violence qui puisse les arrêter dans leur folie douce. La mauvaise gestion est une violence au même titre que la violence de court terme. Elle est simplement moins visible mais elle n’est pas davantage légitime.

 

L’idée de François Bayrou, exprimée lors des présidentielles, de supprimer l’ENA au profit d’une école des services publics m’a paru une excellente idée. Si cette réforme pouvait changer la méthode de formation des élites administratives vers une simplification et plus d’importance accordée à l’efficacité plutôt qu’au formalisme, je crois que la République gagnerait alors en modernité. Je pense qu’il serait bien que cette formation ainsi renouvelée ne soit plus accessible par le seul concours et qu’on puisse la recevoir sur étude du dossier universitaire et par le tour extérieur pour au moins la moitié des entrées. Je ne crois pas aux vertus du concours. Ce n’est pas parce qu’on a eu un concours que, ça y est, l’on va pouvoir marcher sur les eaux. Il est un pré requis trop formel qui est responsable de la dérive technocratique et pseudo monarchique de notre République. Le concours ne permet pas non plus d’introduire des éléments de correction, telle la discrimination positive, pour veiller au respect effectif de l’égalité des chances. Je sais que Sarkozy est attaché au concept de discrimination positive et je souhaiterais qu’il la traduise dans les faits en créant de nouveaux modes plus souples mais néanmoins strictement encadrés d’entrée dans la haute fonction publique.

 

La France est le seul pays d’Europe qui a systématisé, sous Jacques Chirac, le concours pour entrer dans les administrations au détriment des voies contractuelles. Je pense que cela a été une erreur profonde et qu’il aurait été plus juste d’aller en sens inverse. Il me semble que le concours doit être réservé aux fonctions régaliennes par nature, comme celles effectuées par l’armée ou la police. Par contre le contrat doit devenir à terme la voie principale d’entrée pour la majorité des emplois administratifs. Bien naturellement, comme certaines conventions de grandes entreprises, il devrait offrir une certaine sécurité et durabilité de l’emploi. Il ne serait pas juste d’utiliser le contrat comme moyen de précariser la fonction publique. Il s’agirait simplement de moderniser et de diversifier le recrutement au sein de celle-ci.

 

Richard Descoings avait un jour exprimé son souhait de voir à terme disparaître le concours comme mode de recrutement à Sciences Po. Cependant, quand une étudiante lui dit un jour, lors d’une conférence, qu’elle pensait qu’il serait juste de diversifier les voies d’entrée à l’ENA en touchant au monopole du concours, il s’énerva devant tout l’amphithéâtre et suggéra que son interlocutrice était un cancre. Encore une fois, je pense que l’idée de Richard était d’affaiblir Sciences Po et de renforcer l’ENA, où il avait lui-même étudié. Une réforme du concours de l’ENA, intervenue sous le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, entraîna même la diminution du nombre d’étudiants issus de Sciences Po dans les admis et ceci dans une perspective d’ouverture orientée vers d’autres grandes écoles concurrentes. Cette trahison de Sciences Po par son directeur lui-même m’a inspiré pitié et tristesse pour un  homme qui était décomplexé, courageux et promettait beaucoup.

 

Peut-être était-il contraint de décliner la politique du gouvernement de Jean-Pierre Raffarin issu des présidentielles de 2002 ? Dans ce cas, s’il n’était pas d’accord avec cette politique, il aurait dû démissionner de son poste de directeur et retourner dans son corps d’origine, le Conseil d’Etat. Le fait qu’il se maintint bec et ongle à son pré carré de la  rue Saint Guillaume indiquait clairement sa complicité avec cette politique de casse menée à l’endroit d’une certaine élite. Le gouvernement Raffarin m’apparaissait comme une force chargée de mener à bien la vengeance du secteur privé vis-à-vis du secteur public. Son bilan était désastreux. Je rejetais fermement son expression « la France d’en bas » qui consistait à dresser les Français les uns contre les autres. De plus, il ne faisait pas référence avec cette expression à la France qui souffre mais bien plutôt à la France bourgeoise des localités et des grandes entreprises qui aimerait bien récupérer le peu qu’il reste de pouvoir encore concentré à Paris dans les mains d’une petite élite politico-admnistrative. Raffarin voulût casser l’unité et la cohésion de la République. C’est comme cela que je le ressens.

 

Son successeur, Dominique de Villepin, qui profita de l’échec au référendum sur le Traité établissant une Constitution pour l’Europe pour le critiquer et lui succéder, laissait espérer un changement radical de politique et une reprise en mains de la direction des affaires par le pouvoir central. Il n’en fut rien. Son Contrat Première Embauche (CPE), qui aboutissait de fait à une précarisation de l’emploi, fut d’une stupidité monstre. Il fit pire que Raffarin dans le même genre. Par contre, là où on l’attendait, sur les questions sociales et culturelles, sur la mise en valeur des institutions, il fut d’un immobilisme rare. Cet équilibriste entre la casse et le laisser-faire allait forcément se planter. On ne peut jamais réussir lorsqu’on adopte une attitude passive ou opportuniste en place et lieu de ses convictions profondes.

 

Je pense que Dominique de Villepin est un homme qui ne s’aime pas. Je l’observais beaucoup pendant les huit mois où j’étais au Quai d’Orsay et ce plusieurs fois par semaine. Un jour, il a eut honte parce que je fis un large sourire à la ministre espagnole des Affaires étrangères du gouvernement d’Aznar. Je crois que ce personnage sombre est habité par un certain nombre de complexes. Sa passion pour Napoléon Bonaparte, qui fut un véritable boucher de l’Histoire, son vocabulaire militaire et son attirance pour la couleur rouge qu’il exprima clairement devant moi lorsque je travaillais aux Affaires étrangères, étaient autant d’éléments qui laissaient deviner un homme tourmenté et potentiellement agressif.

 

Napoléon Bonaparte dressa les Français contre les Européens avec lesquels ils partageaient pourtant une même civilisation. Je crois que cette guerre de la France contre l’Europe fut une véritable honte pour notre pays. Je veux que Napoléon cesse d’être considéré comme un glorieux Empereur. Il fit souffrir tellement de familles françaises qui ont perdu maris et jeunes hommes que cet usurpateur mérite d’être rangé dans la liste des dictateurs qui ont recherché à tout prix leur intérêt personnel au détriment de l’intérêt général. Cette idée que j’avais de l’usurpateur, je l’ai forgé tout seul. Toutefois, la lecture de l’ouvrage de Jean Dutourd, de l’Académie française, « Le feld-maréchal von Bonaparte » ne peut que confirmer la pensée que j’ai du personnage qui se prenait pour Charlemagne. D’ailleurs, le sous-titre résume a lui seul le contenu du livre : « Considérations sur les causes de la grandeur des français et de leur décadence ».

 

Les Rois de France ne sont pas du même genre. Ils faisaient d’abord la guerre pour protéger le peuple, leur peuple, vrai père de la nation qu’ils étaient, et non pour satisfaire une idéologie qui exige le sacrifice, le sang du peuple. Ils n’avaient pas d’idéologie politique et exerçaient leur commandement de façon pragmatique. Ils aimaient le bonheur et investissaient beaucoup dans la culture, les arts et les spectacles, ce qui explique le haut degré de civilisation que les Royaumes d’Europe ont pu atteindre. Il est vrai que  certains Rois eurent des décisions malheureuses. Cependant, leur bilan est, pour reprendre une expression courante, globalement positif. Dire cela, c’est dire la vérité. Constatez des faits, sans remettre en cause la République dans laquelle nous vivons et, qui malgré quelques défauts liés au jeu de manipulation politicienne, offre un certain nombre de qualité indéniables en matière de liberté d’expression.

 

En décidant d’écrire ce livre, mon intention est surtout de faire avancer ma demande de reconnaissance de filiation avec mon arrière grand-père biologique. Comme tout citoyen, j’ai droit à ce que mes origines réelles soient connues et reconnues. Il en va de principes tels que l’intégrité et la dignité de la personne humaine qui, me semble-t-il, sont des droits de l’homme. Ils ont vocation de bénéficier à tous, même aux aristocrates.

 

Je crois que Nicolas Sarkozy a compris le sens de ces droits. La lettre qu’il m’a envoyée en avril 2007, datée du onze du mois, témoigne du sens profond qu’il a de la justice pour tous les citoyens. Il est prêt à défendre les cas individuels et c’est là un encouragement pour l’avenir de la France car aucune société ne peut survivre si son développement implique le sacrifice d’un seul individu. La devise des trois mousquetaires du roman d’Alexandre Dumas, qui est intemporelle, résume bien l’efficacité de la recherche du bonheur d’une société sans négliger la contribution de l’individu. « Un pour tous, tous pour un » signifie que si un seul individu peut, par ses actions, contribuer au bonheur de l’ensemble de ses semblables alors il est justifié que ceux-ci lui viennent collectivement en aide. Je suis favorable à un haut degré d’interventionnisme social dans une société car je crois dans les vertus de la solidarité plutôt que dans l’abandon des individus par le corps social ou, inversement plus grave, dans le détournement des individus des problématiques qui régissent la société. Cependant, cet interventionnisme doit respecter les libertés. Il ne doit être justifié que si l’intervention publique se révèlerait, après des enquêtes poussées, plus efficace que l’exercice du libre arbitre de chacun.

 

J’alimente, avec ma chère québécoise Lise Boily, de vives discussions sur des thèmes philosophiques, mais elle n’apprécie pas que j’occulte les enjeux politiques. Elle fait comprendre, à sa manière. Je dois la revoir plus de deux années après notre première rencontre du Château de Versailles. Elle est en déplacement à Paris et m’a envoyé un email pour que l’on se rencontre au Café de Flore. Les retrouvailles sont splendides. Elle me trouve rayonnant et certainement plus assuré que la dernière fois, tant mes expériences douloureuses m’ont fait mûrir. En fait, j’avais mis une huile essentielle qui me donnait un joli teint ambré. Je l’utilise pour faire disparaître mes derniers boutons de jeunesse. Elle est très sensible à l’esthétique. Lise me parle des sciences cognitives. Bien que je n’y comprenne rien, je fais semblant de m’y intéresser. Et ça marche. Elle a le sentiment que je bois ses paroles. Elle me parle ensuite des techniques du corps qu’elle trouve particulièrement développées au sein de la population parisienne. Je compris très vite qu’elle faisais référence, sous ce langage feutré, à l’usage que faisaient les parisiens de l’habillement et des gestes pour se donner une personnalité d’autant plus forte que l’anonymat était la caractéristique principale des grandes métropoles. A la Réunion, il y a moins de techniques du corps. D’ailleurs, je regrette Paris s’agissant de cette liberté qu’elle donne afin de construire sa personnalité. J’étais pour ma part un maître dans l’art de porter le manteau de ministre. J’adore l’arrivée du froid pour cette raison et maudis les hivers trop doux.

Nous nous vîmes ainsi plusieurs fois avant qu’elle se décide à m’inviter chez elle. Elle était logée pendant ses déplacements dans un établissement réservé aux chercheurs internationaux, près de la place Saint-Michel. Elle avait, exceptionnellement, la plus grande chambre où elle me reçut comme un roi. Elle avait préparé un somptueux repas, style nouvelle cuisine. Elle y avait mis du gingembre, sous mes yeux, ce qui me mit mal à l’aise car j’avais peur qu’elle eut quelques intentions moins platoniques. Mais je n’avais pas pris de précautions moi-même puisque j’arrivai avec une bouteille de Château Brillette. Nos discussions philosophiques allaient bon train. Nous nous aimions de façon platonique, ce qui me paraissait très suffisant étant donné qu’elle aurait pu être ma mère.

 

Elle me parle du drame que fut pour elle la séparation avec son mari. Pendant des années, il lui mentait. Le jour où son fils obtint un travail, il vint la voir dans le petit salon :

« Maintenant que notre fils a une situation, nous sommes enfin libres ! », lui dit-il.

Elle ne compris pas tout de suite ce que ce mot « libre » signifiait. Elle s’imaginait qu’il allait lui consacrer davantage d’attention et d’affection. Or, il la quitta. Il sortait depuis plusieurs années avec un homme qu’il aimait profondément mais elle en ignorait tout. Elle ne s’était jamais remise de cette séparation brutale d’autant plus qu’elle était convaincue de l’hétérosexualité de son mari. J’aurais dû lui conseiller de suivre une thérapie car elle n’avait pas su s’adapter à ces changements. Il restait quelque chose de brisé en elle et je craignais que sa plaie ne s’agrandît sans cesse. En effet, elle me confia avoir beaucoup de réticence chaque fois que se présentait l’occasion de revoir son ex.

Lise me présenta un livre qu’elle venait de terminer. Une amie le lui avait recommandé car ce livre parlait de façon romancée de l’histoire vraie d’un Roi de France homosexuel auquel on avait marié une princesse russe. Elle s’assimilait certainement à la princesse. Elle me prêta le livre que je lus avec beaucoup d’attention. Ayant atteint un certain âge, cette princesse était tombée amoureuse d’un jeune valet mais cet amour fut impossible et les deux moururent dans un brasier de flammes. Je lui demandai plus tard si elle raisonnait par analogie.

 

« Je ne suis malheureusement plus toute jeune », me dit-elle.

 

Elle me fit ensuite comprendre par des mots détournés, à mon grand soulagement, qu’une relation entre nous deux ne pouvait être qu’un songe. Je n’envisageai de toute façon pas cette hypothèse car, bien qu’ayant déjà éprouvé quelques sentiments pour des femmes mûres, celle-ci n’était pas tout à fait mon genre. Son mutisme, lorsque je lui demandai de m’aider dans mes démarches de reconnaissance d’identité quelques années plus tard, allait beaucoup me décevoir sur son compte.

 

En fait seules quelques personnes ont été réceptives à mes sollicitations d’aide pour ma reconnaissance. Bien qu’elles se comptent sur les doigts de la main, elles ne manquent pas d’influence et peuvent jouer un grand rôle, à condition que je parvienne à les convaincre d’aller jusqu’au bout.

 

Bernard Venzo considérait que l’on devait tout faire soi-même sans l’aide des autres. Cette supercherie qu’il essayait de m’enseigner était d’autant plus scandaleuse qu’il avait lui-même dû bénéficier de quelques appuis pour se trouver si proche du Ministre des Affaires étrangères. La vie est un échange permanent où la solidarité est une notion qui me paraît fondamentale. Il ne faut jamais hésiter à mettre en cause les structures sociales pour expliquer les tragédies individuelles. L’individu ne peut être responsable de tout et les hommes politiques vis-à-vis des citoyens, comme les chefs d’entreprises vis-à-vis de leurs employés, doivent exercer leurs responsabilités. Les habitués des palais de la République doivent toujours garder en tête qu’ils ne sont pas des Rois. Ils ont été élus et doivent tout à leurs électeurs. Ils ont été élus sur la base d’un programme et ne devraient donc jamais s’en écarter sous peine de perdre toute légitimité et de voir leur pouvoir se réduire comme peau de chagrin.

 

Pour que cette mécanique tout à fait souhaitable se mette réellement en place, il faudrait que les mandats soient beaucoup plus courts. Un mandat de deux ans et demi pour le Président de la République et les députés me semblerait suffisant. C’est assez pour faire du bien au pays si telle est son intention. Ce n’est pas excessif quand il se révèle à terme que l’élu est soit immobile soit nuisible. Le septennat consistait en une dérive pseudo monarchique insupportable et je me réjouis qu’il fût remplacé. N’est pas Roi qui veut.

 

Mon intérêt pour le nouveau Président, Nicolas Sarkozy, est assez ancien. Il commença lors d’un week-end chez ma très aristocrate tante Françoise dans le village balnéaire de Saint-Gilles de la Réunion, l’équivalent de Saint-Tropez mais sans la jet set, plus coutumière des palaces mauriciens qui ne sont qu’à une heure d’avion. Mon oncle me prêta un livre qu’on lui avait offert. Il s’agissait de « Libre » de Nicolas Sarkozy. J’appréciai le style simple et décontracté de l’écrivain politique. Je me sens proche de lui.

 

Ma tante, quant à elle, lisait beaucoup Paris Match car elle était passionnée par les aventures des princesses Caroline et Stéphanie de Monaco. De fait, ma tante a un peu le style de Caroline tandis que ma Mère, Martine, a plutôt celui de  Stéphanie. Françoise est brune de cheveux et s’habille très classe. Elle ne fréquente que le gotha local. Elle m’enseignait fréquemment de ne fréquenter que ceux qui étaient aussi bien ou mieux que soi. Certains la trouvaient snobe. Etant donné que snobe signifiait « sans noblesse », il était évident que cet adjectif ne lui convenait absolument pas. Elle avait simplement une certaine idée du raffinement et aimait les bonnes manières. D’ailleurs, elle devenait très agaçante depuis quelques années en me reprochant sans cesse de ne pas me tenir droit. Elle me faisait honte parfois en me faisant signe de me tenir correctement lorsque l’on marchait dans les rues de Paris. Elle le fit une fois devant mes camarades de Sciences Po lors d’une des visites fréquentes qu’elle me rendait à Paris pendant mes études. Je ne lui reprochais presque jamais rien car je l’appréciais beaucoup et ne me formalisais pas sur les petites choses.

Elle s’était fâchée dans sa vie avec des centaines de personnes qui n’avaient pas apprécié certaines de ses remarques.

 

Je crois pour ma part qu’il faut accepter les gens tels qu’ils sont. Souvent, ma tante a le mérite de parler vrai. Même si la façon dont elle le dit peut choquer, elle parle rarement pour ne rien dire et c’est là, pour moi, une qualité fondamentale.

 

Françoise vit, depuis que je suis tout petit, avec Jean-Bernard. Celui-ci est un homme aux qualités extraordinaires. Pharmacien comme elle, il est intelligent et agréable de conversation. Il ressemble un peu à Sarkozy, tant intellectuellement que physiquement, s’agissant du visage. Mais sa plus grande qualité est sa gentillesse sans faille. Françoise le rencontra lors d’un voyage en Amazonie. Il pleuvait abondamment sur le pont du bateau. Jean-Bernard lui offrit son imperméable et tenta de la réchauffer. Ils partagent tous les deux une passion pour les voyages et ont certainement fait plusieurs fois le tour de la terre. Il avait une pharmacie à Bordeaux qu’il vendit pour s’installer à la Réunion. Néanmoins, ils font encore souvent le déplacement vers cette ville car Jean-Bernard y a ses deux filles. C’est à ces occasions qu’ils n’avaient pas manqué de venir me rencontrer à Paris.

 

A chaque visite, ils m’offraient un peu d’oxygène par rapport à ma vie quotidienne. Je vécus d’abord dans un trente mètres carrés au Quai Branly, qui se situait aux pieds de la Tour Eiffel. Certes, c’était une surface convenable pour un étudiant, mais j’étais tellement grand que ma sœur me comparait aux personnages d’Alice au Pays des merveilles, lorsqu’ils augmentaient de taille au point que les extrémités de leur corps sortaient par les fenêtres et la cheminée. Je mesure un mètre quatre-vingt quinze.

 

« Tu es grand comme le duc de Guise », ma grand-mère me fait-elle remarquer, pendant l’hiver austral 2006, peu après avoir appris que je savais.

 

Colette vit chez Françoise. Elle divorça assez tôt de mon grand-père Lucien Cadet et n’avait pas d’autonomie financière faute d’avoir travaillé. Elle n’hérita ni de son père biologique qui ne l’avait pas reconnue et qui avait l’une des plus grandes fortunes d’Europe, ni de sa famille officielle. Elle nous dit un jour qu’elle ne souhaitait pas hériter de sa famille. Sans doute était-elle gênée de recevoir de l’argent de personnes avec lesquelles elle n’avait pas de lien de sang. Néanmoins, elle exprimait toujours un sentiment très fort d’affection pour Franck Jamain, le père qui n’est pas vraiment son père mais qui, contrairement à son père biologique, lui offrit quand elle avait neuf ans une reconnaissance de paternité qui cessait d’en faire une bâtarde à une époque où la morale était encore empreinte d’une terrible stupidité.

Ma mère Martine, comme je vous l’ai dit, ressemble davantage à Stéphanie de Monaco. Elle est blonde et beaucoup plus décontractée que Françoise. Malheureusement, elle n’a pas les meilleures fréquentations.

 

Mon père et elle se séparèrent quand j’étais petit. Depuis, elle n’a jamais retrouvé de stabilité affective. Vivant avec ma sœur et elle, privé de la présence du père, j’avais pris les fonctions de commandement à la maison. Ma mère n’acceptait jamais de se plier à mes volontés complètement et, de là, naquit une relation assez tendue entre nous deux. Ce qui me choquait le plus était que j’apprenais très souvent qu’elle avait un nouvel amant. Je connaissais leurs noms par cœur et les récitais pour énerver ma mère. Elle ramena, vers mes neuf années, un gendarme qui était marié. Leur relation dura quelques mois. Un jour, un incident m’opposa à lui. Je lui dis de retourner chez sa femme. Il  me pris et me plaqua au mur en me serrant par la gorge. Il ne savait pas qu’il commettait un effroyable sacrilège. Moi non plus. Ma mère fut horrifiée car elle m’adorait.

 

Je dois dire que les premières années de ma vie, depuis le divorce de mes parents jusqu’au lycée, ont été très difficile et que je n’ai pas été heureux.

 

Je ne travaillais pas à l’école. J’avais même failli redoubler en sixième, ce que m’évita l’intervention de mon père qui était professeur d’anglais dans le collège. Mon père est né à l’île Maurice, anciennement île de France avant l’indépendance dans une famille bourgeoise qui avait des milliers d’hectares de terres et comptait parmi les plus grandes familles. Malheureusement, ayant décidé de quitter l’île à son indépendance en 1968, mes Grands-parents avaient tout perdu et se retrouvaient à la Réunion où mon grand-père avait eu un emploi comme directeur d’une usine sucrière. Quelques années plus tard, ils s’en allaient pour Durban en Afrique du Sud où mon grand-père avait obtenu un emploi de chimiste dans un laboratoire de l’université. Mon père resta à la Réunion où il ambitionnait de devenir professeur d’anglais, ce qu’il réussit très bien. Lorsqu’il rencontra ma Mère, il était en voiture et s’arrêta dès qu’il l’aperçut.

 

« Vous serez ma femme » lui dit-il.

 

Ma mère, d’un naturel très timide, ne dit jamais non. De plus, mon père était quand même assez beau.

 

La famille de ma mère fut globalement hostile à ce mariage. Mon arrière Grand-mère Valérie, qui avait été la première femme institutrice à la Réunion et décorée pour cela dans l’ordre national du mérite, me fit remarquer que, lors du mariage, à la question du prête de savoir si mon père acceptait de prendre ma mère pour épouse, celui-ci répondit :

 

« Oui, avec plaisir ».

Normalement, on doit simplement dire « Oui ». Mais je mets à la décharge de mon père qu’il dit cela pour sortir des conventions car c’était déjà une personne très ouverte d’esprit. Et puis, il était jeune et pouvait encore faire des erreurs de style. Cependant, si le plaisir était l’unique motivation de ce mariage, il ne fallait pas s’étonner qu’il ne durât  point très longtemps. Contrairement à ma mère, mon père retrouva une stabilité affective avec Claudette, qu’il rencontra très vite après son divorce.

 

Claudette est de nature plutôt conciliante et a offert un réel équilibre à mon père. Leurs personnalités sont très proches. Les deux tourtereaux aiment gérer leur argent minutieusement et restent sobres dans leurs dépenses. Ils s’habillent de façon décontractée et ont des amis simples et fort sympathiques.

 

Ma mère avait toujours été endettée et cela ne pouvait convenir à mon père qui avait besoin de sérénité pour se construire. Il réussit, d’une certaine manière, grâce au syndicalisme. Il est aujourd’hui secrétaire général de l’Union nationale des syndicats autonomes à la Réunion et a pendant longtemps été président de l’intersyndicale, une structure réunissant les principaux syndicats. Il est connu comme le loup blanc et passe fréquemment à la télévision. Son professionnalisme est très largement reconnu et apprécié.

 

Je me souviens de cette soirée au Château de Versailles. Je me mis à discuter avec un couple semble-t-il très aisé dont les enfants avaient obtenu leur BTS. Ils en étaient très fiers. Je leur dis que j’avais fait Sciences Po, ce qui les intéressa également. Mais je fis l’erreur de leur dire que mon Père était un syndicaliste. Ils se détournèrent immédiatement de moi. Quel sacrilège !

 

Pour ma part, je suis très fier de l’engagement syndical de papa. Je préfère le voir s’impliquer dans la vie sociale du pays qu’enseigner dans une classe de collège toute sa vie durant. D’ailleurs, l’intérêt de Papa pour les affaires publiques a suscité chez moi le même intérêt. Mon père n’a pas à avoir honte de ce qu’il est. Il est issu d’une des plus grandes familles de l’Ile Maurice et son intérêt pour le social reflète la profonde culture qui l’habite et qui lui a été transmise par son éducation. Il n’est pas un agitateur comme certains. Et puis il faut bien des organisations qui veillent au respect du code du travail. Les abus en matière de temps de travail, par exemple, sont un scandale et ne profitent même pas à l’économie. En effet, un employé dont l’intégrité et les conditions de travail sont scrupuleusement respectées sera moralement plus solide et apte à fournir un travail de qualité sans se fatiguer plus que ses forces ne lui permettent. Ce n’est pas la quantité de travail qui compte. C’est son intensité et sa qualité. Ayant moi-même déjà travaillé comme exécutant, je sais que tout employé préfère travailler raisonnablement et est capable de travailler plus vite et mieux en contrepartie d’une modération de son temps de travail. Cette évolution exigerait néanmoins des chefs d’entreprise qu’ils consacrent un effort plus important à l’organisation de leurs processus de production et à l’introduction de toutes les nouvelles technologies susceptibles d’accélérer l’exécution des tâches.

 

Je ne m’oppose pas au credo de Sarkozy selon lequel il faut pouvoir travailler plus pour gagner plus. Mais j’y adhèrerais complètement qu’à la condition que toute heure travaillée au-delà du temps de travail légal soit effectivement comptabilisée comme une heure supplémentaire. Or, à la Réunion, les entreprises brandissent les trente-cinq pour cent de taux de chômage pour exiger des salariés qu’ils travaillent parfois jusqu’au double du temps de travail légal et ceci pour le même salaire. Lorsque je travaillais au contrôle de gestion du Crédit agricole mutuel, ma responsable hiérarchique exigeait de moi que j’arrive à huit heures du matin et que je ne parte pas avant dix-neuf ou vingt heures, ce qui me faisait travailler cinquante-cinq heures par semaine pour un modique salaire de mille cinq cent euros. De plus, tout le travail se faisait sur écran d’ordinateur, ce qui me tuait les yeux. Non satisfaits de perpétuer des méthodes héritées de l’esclavagisme, les responsables du Crédit agricole de la Réunion avaient eu l’idée sournoise de tout dématérialiser alors même que le code du travail limitait le nombre d’heures d’affilées qu’un salarié pouvait raisonnablement passer devant un écran. Cette expérience a pour moi été un cauchemar et je pense encore à tous ces pauvres salariés sur le dos desquels on fait d’énormes bénéfices et dont les conditions de travail ne valent pas mieux que celles en vigueur en Chine.

 

D’ailleurs, j’espère que le Président de la République va rétablir des droits de douane, au niveau européen, sur les produits en provenance de ce pays pour sanctionner les méthodes inhumaines avec lesquelles ceux-ci sont fabriqués. Il n’y a de concurrence loyale entre deux pays que si ces deux pays respectent réciproquement un minimum de règles et de valeurs tant en matière de rémunération et de durée du travail qu’en ce qui concerne la protection de l’environnement. L’Europe ne peut plus accepter que ses usines ferment et que ses conditions de travail se dégradent sans cesse pour permettre le développement du tiers monde dans les horribles conditions que l’on sait.

 

 Il y a là une relation malsaine qui ne saurait perdurer sans tensions majeures. « Le Monde tremblera quand la Chine s’éveillera » était une phrase que François Mitterrand aimait particulièrement répéter, même s’il n’en était pas l’auteur. Je n’étais pas du tout sur la même longueur d’onde que lui en ce qui concernait ce sujet. J’estime que la Chine doit être remise à sa place. Evidemment que nous tremblerons si son plus qu’un  milliard d’âmes continue de polluer désormais davantage que les Etats-Unis, ne respectant aucune norme environnementale. Bien sûr que l’Europe tremblera si elle continue à décentraliser son appareil industriel en Chine pour faire quelques économies de bout de chandelle au prix de la souffrance des travailleurs chinois et du chômage des Français. Bien sûr que nous tremblerons si la Chine continue de développer son armée avec l’argent de l’exploitation de la misère de ses campagnes. Mais si nous sommes capables de redevenir raisonnables et dire à la Chine que les conditions deviendront pour elle plus réalistes, alors dans ce cas seulement nous pourrons éviter de terribles accrochages avec cette nation surpeuplée et surarmée.

 

La Chine des Empereurs me fascinait beaucoup parce qu’elle se développait à un rythme normal. Il y faisait bon vivre et la culture y était très développée. Les communistes modernes ont fait de la Chine une caricature du capitalisme qui en a tous les défauts moins les avantages. La technocratie est y poussée à son paroxysme et chacun peut en voir les conséquences. Quand ce sont les règles qui décident alors, évidemment, il existe une règle selon laquelle plus on construit d’immeubles sur une ville, plus cette ville est puissante et respectée dans le monde. Mais quand on agit selon son cœur et selon ses tripes, on réalise que le surdéveloppement met en danger la cohésion sociale et identitaire d’un pays. L’illustration parfaite de la folie des autorités est le fait désormais avéré que Shanghai s’enfonce sur elle-même de quelques centimètres chaque année sous le poids des infrastructures décidées dans des bureaux par des fonctionnaires imprégnés de la pensée unique qu’on leur a enseignée.

 

Ce qui manque aux technocrates, c’est le rêve. C’est de simplement marcher dans une rue et se laisser bercer par l’Histoire et le Temps pour saisir l’esprit passé, l’esprit présent et capter l’idée géniale que leur soufflerait le vent. Les technocrates sont beaucoup trop terre à terre parce que, dans des sociétés désenchantées, on leur enseigne à toujours regarder au niveau de leurs pieds et jamais au-delà.

 

C’est une erreur grave d’avoir séparé la raison et la science de la morale et de la foi. Je crois qu’aimer la Science est encore aujourd’hui considéré comme incompatible avec la croyance dans le divin. Moi, je voudrais réconcilier la science avec Dieu. C’est Dieu qui a bâti l’univers. C’est donc lui qui a élaboré tous les mécanismes qui sont à l’œuvre. Il nous permet d’en découvrir certains que nous essayons de reproduire. Mais tous ces mécanismes sont une possibilité que Dieu a choisie. La science aurait pu fonctionner différemment. J’ai découvert récemment des quatrains de Nostradamus qui tendent à prouver mes origines tant ils font référence à des éléments précis me concernant. J’ai été choqué de constater que certaines personnes à qui j’en ai parlé ont eu peur parce qu’il s’agissait simplement de Nostradamus. Ainsi, l’ésotérisme est rejeté par la morale publique qui confond bien trop souvent la laïcité avec le paganisme. Notre société ne peut continuer à affirmer que Dieu n’existe pas et que rien n’est recevable s’il n’a pas transité par les circuits de la science. La société a besoin du divin parce qu’elle ne peut durablement se contenter de la gouvernance par les règles.

 

La laïcité consacre la liberté de culte mais pas le droit de rejeter le sacré. Le fait que l’on ne puisse avoir de symboles religieux dans les administrations me choque terriblement. Je suis favorable à ce que, dans celles-ci, chacun puisse porter des signes religieux discrets. C’est là une condition de la laïcité telle qu’elle a été conçue au départ. Il est évident que son contenu originel a été détourné par les anticléricaux pour en faire une arme de désacralisation de nos sociétés. Or, je regrette mais on ne peut pas rejeter Dieu car il est l’architecte et que, sans architecte, tout ce que l’on construit est voué à s’effondrer. Ce rejet du sacré explique que des personnes intelligentes et vraies soient amenées à se réunir dans des associations discrètes voire occultes pour pouvoir librement étudier des problématiques d’une importance capitale car liant notre destin. Ces associations ne sont pas des sectes. C’est la société elle-même qui est devenue la secte par excellente, la secte de l’anti-sacré.

 

Mon séjour en Australie était vraiment un moment de pur loisir que j’avais décidé de m’offrir après mes longues études mais surtout après mes échecs à différents concours administratifs qui avaient quelque peu compromis mon projet de travailler dans la diplomatie. J’avais choisi la plus lointaine des destinations. Perth était une ville de taille humaine mais déjà trop immense pour l’isolement que j’avais envisagé. J’appréciais néanmoins ses jolies filles, ses plages de sable blond et son eau turquoise qui me rappelaient la Corse. Il y faisait nettement plus chaud et le paysage était totalement plat contrairement à celui de l’Ile de beauté où j’avais séjourné pendant l’été 2005 dans un luxueux hôtel de la Pointe Pozzo di Borgo qui se trouvait à dix minutes d’Ajaccio. Il y avait une petite plage juste aux pieds de cet hôtel avec une paillote et de très jolies blondes. Malheureusement, j’étais encore plus timide à l’époque que je ne le suis aujourd’hui et je respectais trop les traditions de mes hôtes pour exercer mes talents de séducteur.

 

J’aime les femmes, mais je ne suis pas encore allé plus loin que de les dévorer du regard, avec leur complicité souvent. Je pense que je serai fidèle dans la vie car j’imagine qu’une femme, si elle me correspond, me donnera suffisamment de bonheur.

 

- « Il n’a pas de copine. C’est étrange car on aime les femmes dans la famille » dit mon Grand-père à Judith, la banquière suisse, lors du baptême de mon petit neveu en 2002.

Je les aime certainement plus encore que je devrais mais, voilà, j’ai toujours eu du mal à avoir des amis à la Réunion et manque donc de pratique des relations sociales qui sont le seul cadre où peuvent se faire des rencontres.

 

A Paris, j’en avais beaucoup, des amis, mais ils étaient assez coincés et nous n’allâmes jamais en boîte de nuit. De retour à la Réunion en avril 2006, je me suis retrouvé dans la situation de ne plus en avoir.

 

C’est étrange et je ne me l’explique pas. Ma vie est redevenue assez ennuyeuse par rapport à mes années parisiennes.

 

Mais assez de cette digression et revenons à Perth. C’est une ville moderne et assez esthétique dont les buildings de verre bordent les rives de la Swan River. En face de la ville, la rivière s’élargit tellement que les nombreux petits ports nautiques et les possibilités de navigation font de Perth une véritable cité balnéaire. En longeant la rivière, l’on rejoint Fremantle et son port de commerce puis l’Océan indien qui s’ouvre sur l’Ile de Rottnest où vivent une espèce unique de marsupiaux que les premiers navigateurs ont qualifiés de rats géants. En fait, ils ressemblent davantage à des kangourous miniaturisés. Ils se font nombreux dans les rues au coucher du soleil, ce qui permet de les observer.

 

Sur cette Ile, je fis en mars 2007 la rencontre du prêtre du village. Il me demanda si je connaissais l’air qu’il venait de jouer pour moi avec son orgue. Je lui répondis que non.

 

« Comment ça, vous êtes Français et vous n’avez jamais été à Lourdes ? » me dit-il d’un ton surpris et agacé.

 

Certes, je n’avais jamais été à Lourdes mais je dis pour me sauver que je connaissais néanmoins Paray le Monial où j’avais participé à une retraite de cinq jours avec ma sœur.

Il m’invita ensuite à partager un thé avec lui et m’offris des blinis agrémentés d’une confiture qu’il avait faite lui-même. A la fin de notre conversation, il me raccompagna et me dit qu’un studio était disponible si je voulais séjourner sur l’île ultérieurement. J’aurais dû y retourner mais l’occasion ne se présenta point puisque deux mois et demi après mon arrivée à Perth, je décidai de repartir précipitamment. Je trouvais la ville trop périphérique et Paris me manquait déjà. J’avais l’habitude d’aller au théâtre et à l’Opéra, ce qui n’était pas aussi facile à Perth.

 

A Paris, je fus marqué par le Messie de Haendel donné à l’Opéra des Champs Elysées par un magnifique cœur venu de Londres. Ma mère, qui m’accompagnait ce jour-là, avait beaucoup apprécié celui qui avait une voix de castra. Je pensais qu’elle avait partagé mon bonheur de ce spectacle à tomber par terre. Je fus déçu d’apprendre, plus tard en 2007, qu’elle avait rapporté à ma sœur qu’elle était pressée que le spectacle se terminât.

 

Ce trait de caractère que je découvris chez ma mère me surprit un peu car, généralement, on aime plutôt les belles choses dans la famille. Mais, à la Réunion, les gens sont habitués aux spectacles à petit budget, faute d’investisseurs suffisamment engagés.

 

Il est vrai qu’il faut être initié pour apprécier certaines représentations. Néanmoins, le Messie de Haendel me semblait accessible à tous.

 

Je ne pensai pas la même chose de la première des tétralogies de Wagner qui ne m’avait pas beaucoup plue et que j’avais également eu l’occasion de voir à Paris.

 

A Perth, je vis néanmoins Madame Butterfly de Puccini au théâtre royal. Cette représentation était de très bonne facture mais elle était la seule de cette importance pour le premier semestre de l’année.

 

Vers la fin de mon séjour australien, un évènement étrange allait considérablement bouleverser mon existence. Il s’agissait d’un rêve assez étrange qui n’était pas comme tous les rêves.

 

Je me retrouvais dans un paysage lunaire et gris, fait de roches grisâtres. J’étais debout. Face à moi, ma mère était assise sur un petit rocher. Sur ses genoux se tenait une sorte de tout petit gnome ou de lutin qui était assez monstrueux et qui avait de très longs cheveux noirs. Ce gnome était pris d’un mal de tête très douloureux.

 

- « Tu as mal à la tête ? » lui fit ma mère d’un ton compatissant.

 

Elle lui apposa les mains sur le front et ses douleurs disparurent aussitôt. A ce moment, le gnome commença à me parler.

 

- « Votre arrière Grand-père était un Bourbon ».

 

- « Quel est mon ancêtre le plus proche ? » lui répondis-je.

 

- « Nay Nay » me fit le gnome avant que je ne me réveillasse.

 

Je regrettai de ne pas en avoir su davantage. Les mots « Nay Nay » étaient très clairement imprimés dans mon esprit et leur orthographe était très précise. Je commençai rapidement mes recherches.

 

- « Un Bourbon, comment cela est-il possible ? » me demandai-je.

 

Je trouvai sur Internet un nom proche de celui de « Nay ». Il s’agissait de « Ney », Michel Ney (1769 – 1815), duc d’Elchingen, prince de la Moskova , maréchal de France surnommé “Brave des braves”, sanctionné par Louis XVIII (1755 – 1824). Je pensai alors que mon arrière Grand-père était un descendant de ce Roi. J’envoyai un email à Bernard Venzo et quelques autres destinataires pour leur demander s’ils connaissaient un peu l’Histoire de la Monarchie et s’ils pouvaient m’aider à y voir plus clair. Cependant, pour ne pas passer pour un fou, je leur dis que ce fut un prêtre de l’Eglise catholique qui me fit cette révélation avant de s’en aller précipitamment sans m’en dire davantage.

 

Bernard me répondit que sa connaissance de l’Histoire était des plus limitées et me suggéra de ne pas trop m’intéresser à ces questions du passé. Je n’en sus donc pas davantage mais, en parcourant Internet, je réalisai que ce Louis XVIII n’avait pas eu de descendance. Je restais donc sur ma faim.

 

Je me dis finalement que ce n’avait été qu’un rêve et, que même s’il me paraissait très réaliste, il eût mieux fallu l’oublier, pour le moment en tous cas.

 

Je rentrai donc à la Réunion à la toute fin du mois d’avril 2007. Mon vol était prévu pour minuit le lendemain et devait me conduire directement vers l’Ile Maurice. Je m’accordai donc une dernière soirée festive avec quelques amis anglais et allemands. Je rentrai chez moi à trois heures du matin mais n’avais pas sommeil. Je fis quelques bricoles et en profitai pour vérifier encore mon billet d’avion. La vérification des détails était une manie que m’avait transmise mon père.

 

Je fus alors tétanisé. « Departure Time 00h00 » raisonna dans ma tête. Un terrible doute s’empara de mon être.

 

« Est-ce que je pars à minuit ce soir ou est-ce que l’avion est déjà parti à minuit ce matin ? » me demandai-je. « Ce serait vraiment trop stupide. »

 « J’ai demandé à partir aujourd’hui, ce n’est pas pour devoir partir la veille. Car si mon vol était à minuit du matin, dans ce cas, on m’aurait dit que je devais enregistrer non le jour inscrit sur le billet mais la veille au soir. Ils seraient vraiment stupides d’induire les gens en erreur de cette façon » me dis-je pour me rassurer.

 

En effet, quand une date est inscrite sur un billet avec l’heure qui est à minuit, on peut légitimement penser que l’on va partir ce jour-là et qu’on ne sera pas dans l’avion depuis la veille. En fait, je m’étais réellement trompé. J’allai sur Internet et vérifia le statut de ce vol. Il était déjà parti et aucun autre vol n’était programmé avant une bonne semaine. J’étais si pressé de m’en aller que j’essayai de trouver une autre compagnie. Je cherchai le vol qui me coûterait le moins cher. Emirates m’offrait un vol à mille euros, ce qui était encore acceptable.

 

Je partis donc le lendemain en direction de Dubaï aux Emirats Arabes Unis. Je devais y rester une journée et décidai donc de découvrir l’intégralité de la ville à bord d’un taxi qui l’avait fait pour une modique somme mais qui était un peu familier sur les bords. La ville me parut assez agréable et je formulai le vœu d’y retourner un jour quand j’allais avoir les moyens de séjourner dans ce magnifique hôtel six étoiles, le Burj Al Arab, qui était bien connu des Scheiks arabes et qui avait cette forme très futuriste d’une navette spatiale prête à décoller. Moi aussi j’avais envie de décoller. Mais, pour le moment, je retournai à la Réunion bien loin du faste et des paillettes. Paris allait malheureusement devoir m’attendre encore.

 

Mon retour fut celui d’un général qui avait perdu la guerre. J’étais beaucoup plus modeste que d’habitude et ne formulais plus aucune critique sur l’hygiène un peu délabrée résultant de la gestion du foyer par ma mère et ma sœur. Celles-ci n’accordaient pas beaucoup d’importance à cette question.

Ma tante Françoise et moi-même sommes au contraire très maniaques. Que notre maison ressemble à un hôpital hyper stérilisé nous semble la chose la plus normale qui soit. Nous avons hérité cela de ma Grand-mère Colette. Elle-même le doit à sa mère Julia Georgette Videau. Celle-ci était infirmière de profession et ramenait tous les microbes à la maison. Colette fut traumatisée de cette enfance maladive.

 

Un peu après mon retour à la Réunion, je décidai d’en savoir un peu plus sur mon arrière Grand-père biologique. Je questionnais ma mère et ma sœur qui, décidément, ne voulaient pas lâcher le morceau. Ce culte du secret, que je trouve risible à souhait, commença sérieusement à me fatiguer les nerfs. A quoi bon cela servait de garder le silence. A rien ? Y avait-il des questions d’argent ? De l’argent avait-il été versé à mon Grand-père pour faire garder le silence ? Mais par qui et pourquoi ?

Mon Grand-père Lucien était l’un des premiers dentistes installés à la Réunion. Il accumula pas mal d’argent même s’il en perdit beaucoup dans le même temps. Je ne pense pas qu’un dentiste puisse accumuler autant d’argent par son seul métier. Il eut très tôt dans sa carrière la possibilité d’acheter un immense terrain qui appartenait à Madame Desbassyns, une riche propriétaire terrienne du passé réunionnais que les descendants d’esclaves allaient terriblement maudire jusqu’aujourd’hui encore. Je me souviens d’une photo de ma mère que j’ai vue chez ma tante il y a trois mois. Ma mère devait y avoir entre deux et trois ans. Elle était assise sur l’avant de la voiture de mon Grand-père qui la contemplait. Ils étaient déjà sur le fameux terrain. La maison principale, celle qu’occupait Madame Desbassyns, se situait juste derrière eux. Cela signifiait bien que mon grand-père acheta ce terrain à peine ayant terminé ses études de chirurgien-dentiste à l’université de Bordeaux.

Or, la famille de mon Grand-mère n’avait pas le sou. Mon arrière Grand-père réunionnais, Antoine Cadet, mourut avant la guerre et mon arrière Grand-mère Valérie, également réunionnaise, dut élever seule ses nombreux enfants qui comptaient une bonne dizaine. Ils étaient très pauvres durant cette période et ne mangeaient pas toujours à leur faim.

 

Quand ses enfants devinrent adultes, mon Grand-père divisa le terrain. Ma mère en eut un morceau sur lequel elle construisit sa maison. L’argent du Comte était d’une certaine manière un peu revenu à ceux qui portent son sang.

 

Par ailleurs, dans sa jeunesse, mon grand-père parcourait la France à bord de belles voitures. Il avait importé à la Réunion une Citroën DS, qui, je vous le rappelle, était la voiture qu’utilisait le Président de la République. Il offrait chaque année des vacances en métropole à lui, ma grand-mère et ses enfants à une époque où voyager était un luxe réservé à une petite élite. Cela me semble beaucoup pour un dentiste débutant qui était censé acheter les murs de son cabinet ainsi que le matériel et qui devait en toute logique devoir rembourser ses prêts pendant de longues années avant de pouvoir s’offrir une certaine qualité de vie. Par ailleurs, mon grand-père était devenu au cours de sa carrière propriétaire de plusieurs logements en métropole.

« Ton grand-père a eu vraiment beaucoup d’argent dans sa jeunesse. Il en a dépensé énormément avec sa seconde épouse Simone », me confia mon père. 

Si je le soupçonne d’avoir été acheté par la famille du Comte pour garder le silence, c’est pour toutes les raisons évidentes que je viens d’évoquer et, également, pour son hostilité marquée pour que l’on parle de mon arrière grand-père le Comte et sa tendance à faire du reniement à ce sujet, bien qu’il ait par deux fois reconnu devant moi la véracité du lien de filiation que j’ai avec ce Comte.

 

Je suis scandalisé par le fait que mon grand-père accepta que l’on puisse acheter l’âme de ma grand-mère. Cette dernière, qui était quand même concernée au premier chef par sa filiation, ne reçut pas un seul centime et fut privée de tout argent conséquent lors de son divorce.

Elle se rendit compte un soir, alors qu’elle faisait quelques commissions en ville, que son avocat était corrompu en le voyant en train de boire un verre de façon fort chaleureuse avec Lucien. Décidément, l’identité de ma pauvre grand-mère et le peu d’héritage qui aurait dû lui revenir étaient successivement achetés puis revendus.

 

Et la légitimité dans tout ça ? Peut-on ainsi jouer avec des secrets ? Aujourd’hui, il n’est plus légitime que le silence soit gardé. Ceux qui en ont profité sont devenus très vieux et les jeunes, dont l’identité a été dérobée, demandent des comptes. Pour rien au monde, je n’accepterais de recevoir de l’argent en échange de mon silence. Je veux récupérer mon identité car c’est un droit qui est inscrit dans mon sang. C’est un droit de l’homme qui ne saurait avoir de limite de temps pour s’exercer. L’identité touche à ce qu’il y a de plus intime et de plus profond chez un être humain.

Lorsque j’appris l’identité précise de mon arrière grand-père, j’en fis part à Bernard Venzo qui me recommanda encore de ne pas accorder trop d’importance aux questions du passé et de me tourner plutôt vers l’avenir. Il me dit que, même si ma filiation était reconnue, cela ne m’apporterait rien de durable. D’une part, qu’en savait-il vraiment ? D’autre part, quand bien même cette identité ne m’apporterait ni argent ni pouvoir, c’est un droit fondamental de la personne humaine que de se voir reconnaître son identité.

 

En ces mois de mai et juin 2006 où j’étais de retour à la Réunion, je m’efforçais donc de connaître la vérité sur l’identité de mon arrière grand-père. Je questionnais sans relâche ma mère et ma sœur. Puis je décidai de mener une enquête sur Internet.

 

Me voyant dans la détresse, ma sœur finit par craquer et pris pitié. Elle me donna un indice sous forme d’une série de prénoms dont j’oubliai ensuite l’ordre exact : Louis ; Charles ; Philippe.

 

C’étaient exactement les mêmes que ceux par lesquels le fonctionnaire du Quai d’Orsay originaire de Pornic m’avait un jour appelé. Bien que je n’y accordasse pas d’importance à l’époque, j’avais toujours eu dans ma vie une excellente mémoire des petits détails marquants. Ils faisaient certainement référence aux principaux prénoms que la famille d’Orléans a usités. Malgré ces indices, je ne trouvai pas car j’étais plutôt moyen en efficacité dans mes recherches. Je décidai une autre stratégie.

 

Je notai les noms de personnalités issues de familles Bourbon puis les soumettais à ma mère. Je commençai par les familles espagnoles car on m’avait enseigné à Sciences Po qu’il y avait des légitimistes et des orléanistes. Pour les légitimistes, ces sont les Bourbons d’Espagne qui sont légitimes pour prétendre au trône de France. Pour les Orléanistes, c’est la famille officielle de France, celle du défunt Comte de Paris, qui l’est.

 

A la question de savoir si c’était la famille de Juan Carlos qui nous concernait en tant qu’héritiers de sang, ma mère rigola.

 

« Première nouvelle », me dit-elle.

 

Après plusieurs autres noms, je lui évoquai feu le Comte de Paris, qui naquit en 1908 et mourut en 1999.

 

Un long « Oui », le même que celui de l’hôtel de l’automne 2005 à Lyon, à la fois long et grave, se fit entendre. J’étais sous le choc.

 

- « Le Comte de Paris, le Comte de Paris, mais nous sommes bien des Bourbons. Nous sommes des Bourbons d’Orléans » me dis-je.

 

J’allai ensuite près de la fenêtre et regardai l’Océan. Ma mère arriva derrière moi.

 

- « Enfin tu voies la lumière du jour » me dit-elle.

 

Je me précipitai aussitôt sur Internet pour étudier l’histoire du Comte de Paris. Ma grand-mère confia plusieurs fois qu’elle avait connu le Maroc quand elle était petite. Cet indice que m’avait déjà livré ma sœur aurait dû me mettre plus tôt sur la bonne voie. La loi d’exil, prononcée sous la troisième République, contraint la famille d’Orléans à s’exiler dans plusieurs pays dont notamment la Belgique, le Brésil et le fameux Maroc, à Rabat et à Larache. En étudiant les dates de naissance, je compris que le Comte avait eu des rapports avec mon arrière Grand-mère quand ils étaient jeunes, celui-ci n’étant pas encore majeur quand ils conçurent ma grand-mère. Il n’avait que vingt ans. Lorsque ma Grand-mère naquit le 8 septembre 1929 à Bordeaux, il venait d’avoir ses vingt et un ans.

 

Le premier enfant officiel que le Comte de Paris a eu publiquement est né en 1933. J’en déduis donc que ma grand-mère est l’enfant aîné du Comte.

 

Suis-je concerné par la succession dynastique ? En principe non car elle se transmet par le mâle. Néanmoins, le droit d’aînesse peut se transmettre par la femme en tant que régente si il n’y a pas d’autres enfants.

 

Et, justement, ma grand-mère est le fruit d’une première union du Comte de Paris. Elle ne naquit pas hors mariage puisque le Comte n’avait pas encore épousé celle qui allait devenir la Comtesse de Paris. Par conséquent, elle n’est pas une bâtarde. De plus, elle est l’enfant unique de la seule et légitime union entre le Comte et une femme en vertu du droit d’aînesse et du fait que cette union était la première du Comte dont est issue sa progéniture.

 

Il en résulte que ma grand-mère est le seul enfant légitime du Comte de Paris en matière de succession dynastique. Il en résulte également qu’elle constitue la branche aînée des Bourbons d’Orléans et que, par conséquent, la transmission du pouvoir royal par l’intermédiaire du sang royal ne peut procéder que par elle et elle seule.

 

Ma mère se trouve ensuite dans la même situation que ma grand-mère. Reproduisant en quelque sorte et peut-être inconsciemment le modèle de son père biologique et légitime, ma grand-mère procréa ma mère, qui fut son enfant aîné, avec Roger qui était le frère de Lucien. Ce dernier allait quand même devenir le père officiel de ma mère pour sauver les apparences.

 

Ma mère est donc, à son tour, l’aînée légitime et unique de la première et légitime union féconde entre un homme et une femme. Elle constitue donc, à la suite de ma grand-mère, la branche aînée des Bourbons d’Orléans.

 

Ma sœur et moi sommes issus des deux mêmes parents. Etant intégralement de la même union et du même sang, le principe de la succession dynastique par le mâle peut dans ce cas s’appliquer.

 

Je suis donc l’Héritier du Comte de Paris en vertu du droit d’aînesse et de primogéniture masculine. Je devrais donc porter le titre de « Comte de Paris ». Je suis le seul prétendant légitime au pouvoir royal, au trône de France et ceci en vertu du droit du sang. Il est assez simple de le prouver. Tout est dans mon sang et cette seule preuve est suffisante.

 

Mais j’allais bientôt disposer d’autres éléments pour mieux affirmer ma filiation en attendant le test ADN qui un jour devait en principe me rendre définitivement et pleinement mon identité d’arrière petit fils aîné du Comte de Paris et d’Héritier légitime de celui-ci pour prétendre au pouvoir royal si celui-ci devait un jour être restauré.

 

Néanmoins, cette éventualité ne m’empêche pas de respecter la République. Je dis simplement que, si pour une raison indépendante de ma volonté, le peuple demandait un Roi, il faudrait absolument que ce soit celui qui est légitime devant Dieu qui soit désigné. Dans le cas contraire, l’usurpateur qui m’aurait remplacé moi ou ma descendance n’aurait pas de légitimité devant Dieu et il ne serait d’aucune utilité. Car le but d’avoir un Roi pour avoir un Roi est idiot. A ce moment là, n’importe quel dictateur ferait l’affaire. Ce qui caractérise un Roi, c’est d’avoir le soutien de Dieu car étant de droit divin en vertu du principe  de transmission du pouvoir qui remonte aux origines de l’Humanité.

 

Ma sœur me confia en juin 2006 que j’étais passé à côté de beaucoup d’indices qui, dans mon enfance, auraient pu éveiller mes soupçons. Un jour qu’elle lisait un article d’un magazine people sur la famille d’Orléans, ma grand-mère dit à ma sœur et en ma présence « ta famille ».

 

Ma grand-mère disait souvent que la famille de France avait de grandes dents et un grand front. Or, ce caractère est bien marqué chez nous, notamment chez Françoise et ma sœur Aude-Emmanuelle. Il était de notoriété que ma grand-mère se faisait appeler Hélène quand elle était plus jeune. Or, Hélène était le prénom de celle qui, ayant épousé le Comte de Paris, allait devenir la Comtesse de Paris. Plus tard, j’appris que ma Grand-mère soignait les mots de tête de sa mère, Julia Georgette Videau, en lui apposant les mains sur le front et que Georgette avait de très longs cheveux noirs. Je pensai alors de suite au gnome qui m’avait rendu visite dans mon rêve. Je repensai aussi à ces mots qu’il ou elle m’avait dits, « Nay Nay ». Ma sœur m’aida à en trouver la signification. En vieux français, nay signifiait « aîné ». Or, ma grand-mère n’était-elle pas justement l’enfant aîné du Comte de Paris ?

 

Les phénomènes surnaturels sont assez présents dans ma famille. Récemment, il y a à peine quelques jours en ce mois de mai 2007, nous étions au restaurant avec ma sœur et ma mère. Tout d’un coup, le verre que ma mère fixait du regard bougea tout seul de plusieurs centimètres, ce qui nous glaça le sang à ma sœur et à moi-même. Ma mère était déjà connue pour faire tomber les tableaux mais c’est la première fois qu’elle s’attaquait à un pauvre petit verre. Mon oncle Pascal était également connu pour deviner le thème de livres en y apposant simplement les mains.

 

Tous ces éléments peuvent révéler une part de caractère divin ou mystique chez ma famille et renforcent à mes yeux l’hypothèse que l’on est le sang royal et que je suis bien l’Héritier de ce sang royal en vertu du droit d’aînesse et de primogéniture masculine.

 

Évidemment, ce qui compte, c’est le processus de transmission du pouvoir à l’intérieur d’une même dynastie. Celui de Louis XVI s’est éteint parce que sa descendance a malheureusement trouvé la mort. Dieu a ensuite confié le pouvoir à Louis XVIII puis à Charles X (1757 – 1836). Ces deux monarques soit n’ont pas eu de descendance soit celle-ci a fini par s’éteindre. Ensuite, Dieu a en dernier confié le pouvoir à Louis Philippe Ier (1773 – 1850), roi des français, un Bourbon d’Orléans qui descend directement du frère de Louis XIV le Grand (1638 – 1715), dit le Roi-Soleil. Ce frère du Roi Soleil, il faut le rappeler, a lui-même régné sur la France en tant que Régent. La descendance de Louis-Philippe n’étant pas éteinte contrairement à celle des précédentes dynasties, puisque je peux écrire ces lignes, le prochain Roi, s’il y devait y en avoir un, serait nécessairement moi ou l’un de mes descendants.

Les Bourbons d’Orléans sont une famille qui a donc par deux fois dans l’Histoire exercé le pouvoir royal, avec le Régent et avec Louis-Philippe, et qui constitue la dernière dynastie régnante.

 

D’ailleurs la famille du Comte de Paris, qui en principe devrait être prioritairement la mienne et non celle qui passe à la télévision depuis des décennies, est reconnue comme la famille officielle de France.

 

Je fus agacé depuis les révélations qui m’avaient été faites en juin 2006 de voir Henri, le fils du Comte de Paris qui se disait lui-même Comte de Paris et Duc de France en m’usurpant clairement, passer plusieurs fois à la télévision, notamment dans une émission de Laurent Ruquier. Tout de suite après ce passage, j’envoyai une lettre à la radio dans laquelle monsieur Ruquier animait chaque jour une émission pour qu’il connaisse la vérité et réalise qu’il avait fait une boulette en recevant cet usurpateur, pour lequel j’avais néanmoins du respect et de la sympathie car je ne n’oubliais pas que nous avions le même sang, bien que le miens fusse le seul légitime car procédant de l’aînesse au sein de la véritable branche aînée des Bourbons d’Orléans.

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