« La gloire des contes est universelle. Divertir et instruire sont les objectifs du conteur. Alors, il était une fois… »
Pour l’heure, je m’appelle encore Pierre-Brieu Hoareau. J’ai vingt-quatre ans. L’âge est d’ailleurs également par nature temporaire. Je suis né à l’île de la Réunion. Il y a deux ans, je terminai mes études à Paris. Je ne savais pas encore que j’allais un jour devoir mener un noble et juste combat. Celui de la reconnaissance de mon identité. Je pensais tout savoir sur moi. Mon passé n’avait, jusqu’alors, aucune importance. J’avais fait table rase de mes années vécues à la Réunion, décidai de devenir un véritable parisien et de ne plus jamais quitter la capitale.
Richard Descoings est un personnage emblématique. C’est celui qui marqua le plus mes cinq années passées à Paris. Il était le directeur de l’établissement où la République m’avait offert, enfin, une chance de m’intégrer en son sein. Mauvais élève pendant l’adolescence, qualifié de cancre de la classe et sauvé de justesse du redoublement par l’intervention de mon père, j’eus la chance d’avoir le courage de me mettre au travail en classes de première et de terminale. J’obtins mon baccalauréat avec les félicitations du jury et de rentrer, in fine, dans le prestigieux Institut d’Etudes Politiques de Paris.
Il était connu comme « la Grande Dame de Sciences Po ». Richard « cœur de Lion » a un penchant pour le même sexe. Il succomba pourtant à cette obsession de se rendre ministrable en se mariant à une énarque. Sans doute pour soigner les apparences et obtenir la clémence des critiques. Cet épisode, bien que très heureux au final, fut consternant parce qu’il mit en lumière cette crainte des responsables politiques du jugement des autres, de la perception de leur image. Ainsi, s’agissant d’un autre énarque, me parut-il que Dominique de Villepin était un bon écrivain et un excellent orateur mais qu’il avait oublié d’être un homme politique à trop vouloir ménager son image en prenant peu de risques. Nicolas Sarkozy occupa cet espace laissé vide par le Premier ministre et, quelque part, par Ségolène Royal.
« J’imagine que tu es content », me dit ma grand-mère Colette. Celle dont les mystères allaient irrémédiablement devoir changer ma vie, au lendemain de la victoire présidentielle de Nicolas Sarkozy. J’attends beaucoup de lui. Il m’a fait une promesse en or, tout juste onze jours avant le premier tour des présidentielles : celle de résoudre les problèmes liés à la reconnaissance de mon identité.
« Effectivement. Les Français en ont, me semble-t-il, assez des méthodes marketing et exigent, en politique, un plus haut niveau. Les candidats qui laissent apparaître quelques faiblesses rassurent, à condition qu’ils parlent vrai, qu’ils n’hésitent pas à prendre des risques et qu’ils cessent de s’excuser. Je crois qu’il faut remettre non pas des valeurs morales dans la société mais une estime de soi que les Français ont eu tendance à mépriser, sous contrainte d’une modestie érigée en religion. Je ne regrette donc pas que Nicolas Sarkozy ait souhaité redonner de la fierté aux Français d’être ce qu’ils sont, d’avoir l’Histoire qu’ils ont avec ses gloires et ses tragédies », répondis-je à ma grand-mère.
La première fois que je vis Richard, il me fixa avec la puissance de son regard, d’un air étrange. Ce n’était ni curiosité, ni attirance. Quelque chose de plus profond, de plus mystérieux voire de mystique. Pourquoi s’intéressait-il à moi ? Etais-je si inspirateur ? Quel était son mystère ?
J’assistais aux conférences qui se suivaient dans le grand amphithéâtre Emile Boutmy et, toujours, ce même regard qui me semblait tel celui d’un dieu qui communie avec sa création. Ce Richard n’avait aucune envie de me manger et n’y serait pas parvenu car je suis plutôt porté vers les femmes, même si j’ai gardé ce pucelage qui pourrait faire de moi un puceau d’Orléans. Non, Richard avait envie de me dire quelque chose, mais quoi ?
A la fin du printemps 2001, une invitation est publiquement offerte par la direction pour assister aux conférences culturelles internationales qui devaient se tenir au Château de Versailles. Je m’y rendis bien volontiers après avoir retiré un carton auprès de la maternelle et chaleureuse secrétaire particulière du Directeur qui me souriait si intensément que j’avais l’impression d’être le favori de son employeur.
Le Château est mon élément. Je m’y sens comme chez moi, ce qui me déconcerte un peu. Richard lui-même, en me voyant, eut un regard d’un tout autre genre, comme s’il voulait me dire que j’étais son invité. Il avait l’allure très modeste en passant devant moi pour s’asseoir dans l’un des fauteuils cousus mains de la scène spécialement aménagée pour l’occasion.
Cette expérience au Château est un souvenir qui reflète toute mon audace. Je jetais mon dévolu sur l’une des intervenantes pour je ne sais quelle raison. Ce n’était pas une pin-up. Elle était une canadienne francophone d’un plutôt bel âge et aurait très bien pu être ma mère. Lise Boily enseignait la philosophie à l’université d’Ottawa et parcourait le monde pour donner de prestigieuses conférences. Elle avait des propos dont personne n’entendait rien. Cependant, les termes extrêmement originaux qu’elle employait, ceux de la Belle Province, associés à l’accent québécois, donnait l’impression qu’elle était merveilleuse. Elle me faisait penser à la Castafiore du trop célèbre Tintin d’Hergé. Elle portait le même nez, mais ne chantait pas. Je m’approchai d’elle à la pause et me permis d’interrompre sa conversation en cours avec le Ministre des Affaires étrangères du Québec pour lui faire part de l’intérêt très vif que j’avais eu pour sa communication. Cet épisode devait rester marqué à tout jamais dans son esprit comme le feu de la jeunesse venant déposer les armes à la femme d’Esprit au lointain et solide passé. Nous allions nous revoir très souvent quelques années après lorsque, retrouvant sa carte de visite, je retrouvai son adresse et décidai de la contacter à nouveau.
Mais mon audace, ce jour là, ne fut pas épuisée. Non invité au dîner à l’orangerie du Château car n’ayant pas participé à l’organisation de l’évènement, je sympathisai avec le Ministre turc des Affaires étrangères et le suivis, à l’issue des conférences, dans le petit Trianon, où la conversation allait se prolonger. A l’heure du dîner, je l’accompagnai simplement à l’orangerie. La sécurité me remarqua tout de même et me demanda si j’étais invité. Je fis d’un air assuré « bien naturellement » et descendis les marches sans m’arrêter. De fait, personne ne m’arrêta et la soirée se termina dans de très bonnes conditions mis à part que je m’étais assis à côté du représentant d’une secte chinoise qui allait me harceler plusieurs semaines durant et dont je n’allais me défaire qu’après avoir contacté le service de lutte contre les sectes qui était rattaché aux services du Premier Ministre. J’allais revoir ce personnage menteur mais attachant deux ans plus tard, à l’été 2003, lors des festivités du quatorze juillet données au Ministère de l’Outre Mer. Il n’avait pas été neutralisé et continuait à chercher des proies potentielles. Si encore il disait la vérité. Il parlait de m’intégrer au monde de la haute finance à travers des opérations de financement de bateau. Quel roublard !
« Et s’il en venait à connaître ses origines, serait-il un danger pour la République ? » dit Richard.
« Nous le neutraliserons plus tard. Laissons-le s’amuser, il sera toujours temps de le bloquer avant qu’il n’arrive trop loin. Pour le moment, il ne fait de mal à personne. Il est devenu le responsable de l’association soutenant la candidature d’Alain Madelin aux élections présidentielles de 2002 et fraternise avec tout le monde, jusqu’à la gauche de la gauche. Son ouverture d’esprit est rassurante. Mais gardons l’œil sur lui. « N’oubliez pas la prophétie », lui fit son interlocuteur avant de s’excuser car sa fille Claude venait lui apporter un dossier important auquel il devait consacrer beaucoup plus de temps qu’aux cas individuels.
Richard Descoings allait jouer un rôle majeur de sauvetage à mon égard lorsque l’horrible administration de Sciences Po avait décidé de m’envoyer à l’Université de Rice à Houston au Texas pour ma troisième année d’études à l’Etranger au lieu de Princeton qui se trouvait dans Nord-est des Etats-Unis et que j’avais demandée en premier choix. Bien qu’ayant vécu à La Réunion jusqu’à la veille de mes dix-huit ans, le climat ne me convenait pas. Il faisait bien trop chaud et humide. J’avais de plus besoin d’être enveloppé de vêtements pour être bien et jouer mon personnage. Là, j’avais l’impression d’être nu.
Je fis donc ce qu’il faut pour me faire rejeter de l’établissement. L’administration de Sciences Po m’avertit du pire, mais Richard calma le jeu. Pour les responsables du programme, j’avais fichu en l’air le nouvel accord avec cette université. L’avenir allait le démentir car, jusqu’à présent, les échanges fleurissent avec celle-ci. Un mois après, le 4 décembre 2002, je commençai un stage de huit mois au Ministère des Affaires étrangères à Paris, en tant qu’assistant au Service de Presse pour les Visites d’Etat et autres voyages officiels, ainsi que pour les conférences internationales.
Le premier jour de stage fut un échec cuisant, non seulement pour moi, mais surtout pour les personnes expérimentées que je devais encore simplement observer. Il y avait une polytechnicienne, dont le fils était emprisonné, pour meurtre, dans un Etat d’Amérique latine. Il y risquait sa vie tous les jours. Elle s’était faite passer pour un cameraman avec la complicité d’un journaliste de France 2. Lorsque le Ministre arriva au centre de conférences internationales de Kléber, elle se précipita vers lui pour le mobiliser sur l’avenir de son enfant, comme l’aurait fait toute mère. Dominique de Villepin fut piégé face à la caméra que tenait devant lui le journaliste de France 2. Il ne pouvait faire autrement que de répondre et termina son discours par un « Vous savez Madame, les Ministres ont aussi du cœur ! » S’il en avait vraiment eu, il n’aurait pas fait un mini scandale devant la pauvre Cécile Pozzo di Borgo, alors responsable de la Presse, qui n’y était vraiment pour rien. Pour ma part, je me sortis du lot un peu opportunément en faisant remarquer que j’avais moi-même remarqué que la dame portant la caméra était habillée trop chic pour être vraiment une cameraman. Cette intervention de ma part fut réellement appréciée bien que ridicule à souhait, et ce surtout que je n’avais pas été capable d’éviter le mélodrame.
Cécile Pozzo di Borgo, qui se faisait par modestie appeler simplement Madame Pozzo, est par alliance membre d’une famille bien connue de la noblesse corse qui est dans la diplomatie depuis des lustres et dont la haine historique pour Napoléon n’a pas empêché de prospérer et d’être l’une des familles les plus prestigieuses et respectées encore aujourd’hui.
Ma coopération dans son service ne posait pas de problème spécifique. Mais je fis la bêtise à terme de trop me confier à mes collègues de bureau et à trop dévoiler mes faiblesses. La descente aux enfers commença peu après mon arrivée.
Je partageais mon bureau avec un homme très sympathique mais qui, depuis son retour de fonctions du Sri Lanka, semblait déprimé. Là Bas, il avait des avantages colossaux, avec notamment tout un arsenal de gouvernantes pour s’occuper de ses enfants. Il jouissait d’un statut important en tant que chef de service, à la tête de vingt-cinq personnes. De catégorie B, il n’est donc pas cadre. De retour à Paris, il intègre un emploi correspondant à sa catégorie et ne touche plus que mille cinq cent euros de salaire net mensuel. Il se plaint sans cesse de se cogner la tête dans les murs de son petit appartement parisien et de ne plus pouvoir gérer ses enfants, ceci d’autant plus que sa femme, bien plus jeune que lui, était elle-même une diplomate très occupée par sa propre carrière. Malgré ce que me racontent les deux dames qui complètent notre équipe sur son compte, je trouve que ce collaborateur était très diplomate et très compétent. Mais cela sans compter sur la volonté farouche de ces deux dames qui, bien qu’étant de catégorie inférieure, ne peuvent supporter de ne pas être aux commandes. Elles revendiquent leurs vingt-cinq années d’expérience. D’ailleurs, le nombre vingt-cinq était également celui de leur bureau au sein de la prestigieuse section des Visites officielles du service de Presse. Ces nombreuses années à leur actif leur permettent d’exercer un commandement, à l’ancienneté, sans partage sur leurs responsables hiérarchiques, y compris sur le Porte-parole du Quai d’Orsay.
« Gare à celui qui remettrait nos privilèges en cause » était leur credo.
Un jour de malheur, comme il y a un ou des jours de bonheur, un jour de malheur donc, quelque chose me blessa beaucoup. Etais-je encore trop sensible ? L’expérience du temps n’avait pas assez œuvrée sur moi. Je fus piégé par ces dames, du fait de ma naïveté et de mon inexpérience. Mon collègue de bureau me demande de photocopier une télécopie qu’il a écrite à une ambassade et qui comporte quelques petites fautes d’orthographe. Catherine et Sophie me l’arrachent des mains et en firent une copie pour elles-mêmes. Le lendemain, cette odieuse copie était sur le bureau du Porte-parole avec ordre des deux dames de faire changer mon collègue de poste.
Il est remplacé par Jean-Baptiste, un fonctionnaire égoïste qui n’a aucune sympathie pour qui que ce soit et qui évacue toutes responsabilités. Je ne comprends pas ces responsables de service, tel François Rivasseau, le Porte-parole du Quai d’Orsay de l’époque qui deviendra par la suite Ambassadeur au désarmement à Genève, de ne pas diriger effectivement leur service et de faire aveuglément confiance à leurs subordonnés sans analyser eux-mêmes la situation de prés. Cette dérive du leadership est terrible car elle conduit à la multiplication des injustices et des rentes de situation, donc de pouvoir abusives au sein des administrations, mais également de certaines entreprises. Je découvre le royaume du « petit chef », dans toute sa splendeur. Je suis encore aujourd’hui marqué par le sort de mon collègue mis au placard, pas doré du tout, dans un service moins intéressant, renforçant ainsi sa dépression. Si un jour je le peux, je réhabiliterai cette personne.
Une administration telle que le Ministère des Affaires étrangères doit montrer l’exemple en matière de déclinaison des valeurs humanistes de la France. Le gouffre qui sépare le discours de la réalité est pour moi une insupportable problématique. Toutes ces belles paroles sont-elles toujours condamnées à n’être qu’une terrifiante mascarade pour assurer aux puissants de le rester pendant que, dans les faits, les coups bas et la sournoiserie auraient trouvé par-dessous leur royaume ? Non, pour moi, la France doit être autre chose que ce qu’elle n’est pas. Elle doit redevenir concrètement ce qu’elle est d’apparence. Il est urgent de remettre de la morale et du bon sens dans la gestion des organisations professionnelles au sens large et, à ce niveau, l’élection de Nicolas Sarkozy à la Présidence de la République est un signe d’espoir pour tous ceux qui veulent que cela change dans le bon sens. Mais il ne réussira qu’à condition de ne pas se laisser pourrir par le pouvoir, car j’estime que le pouvoir pourrit. Il pourrit même le plus intègre car il est tendanciel que l’on donne le meilleur de soi-même lors d’une campagne. Ensuite, on se laisse bercer par les facilités d’un pouvoir que l’on pense plus facilement garder en faisant le minimum, plutôt qu’en prenant des risques. Cependant, j’estime que Nicolas Sarkozy a les ressources suffisantes pour ne pas tomber dans un certain nombre de pièges. J’espère simplement que son entourage sera aussi téméraire que lui.
Mes aventures au Quai d’Orsay sont malheureusement loin d’être terminées. A la fin de l’hiver, au retour d’une semaine de congés, un fonctionnaire fort sympathique, Arthur, originaire de Pornic, s’approche de moi. Bonjour « Louis ! », dit-il. « Bonjour Charles ! », ajoute-t-il. « Bonjour Philippe », s’exclame-t-il, riant dans sa barbe.
« Tes collègues ont dit des choses sur toi pendant tes vacances. Elles ont dit que tu étais régnant » rajoute-t-il.
La conversation se termine sans que j’aie pu placer le moindre mot.
Il est vrai que je ne cherche pas à en savoir plus. Cela me paraît pure divagation. Pourquoi tous ces prénoms ? Pourquoi « régnant » ? A l’époque, tout ceci n’a guère d’importance pour moi. Je suis obsédé par la réussite de mon stage, mon objectif premier. Je n’ai guère de temps à consacrer aux propos se voulant mystérieux. Cela aurait dû m’alerter. A défaut de l’avoir été, j’avais perdu de précieuses années et ce n’allait être que bien plus tard que je devais comprendre la piste sur laquelle ce vieux gaillard voulait me mettre.
L’épisode d’Arthur va être vite oublié devant l’affaire du Porte-parole.
Catherine et Sophie me donnent de moins en moins de travail, ce qui me déplait fortement car je fais du bon boulot. Lorsque le service des stages de Sciences Po me demande de compléter une enquête sur le déroulement de mon stage, j’exprime toute ma déception du moment. Je suis convoqué rue Saint Guillaume pour m’expliquer. Après une heure de vives discussions, l’on décide de m’aider et on me demande de désigner une personne du Quai d’Orsay à qui Soleyne, responsable des stages de troisième année, peut s’adresser pour résoudre mes difficultés.
Le Porte-parole, François Rivasseau, me paraissait fort sympathique. Je le choisis. Mais je ne vais pas tarder à regretter amèrement. Celui-ci est appelé par Soleyne, la veille au soir des opérations militaires des Etats-Unis contre le régime de Saddam Hussein. Farouche opposant à cette guerre, François est sur les nerfs. Quelques jours auparavant, il me montre des preuves de l’absence d’armes de destruction massive en Iraq. La France ne pouvait pas médiatiser ces preuves pour des raisons que j’ignore, mais qui me paraissent encore aujourd’hui lamentables. Ainsi, Dominique de Villepin avait fait croire au monde qu’il voulait empêcher la guerre en Irak, et ceci par un discours bien hypocrite bien que flamboyant, mais n’avait pas fourni aux inspecteurs de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA), les preuves dont il dispose et qui auraient pu éviter cette guerre. François me demande de n’en parler à personne. En écrivant ces lignes, je soulage ma conscience. Je mets fin à cet insupportable silence.
Lorsque Soleyne téléphone à François et commence à lui expliquer la situation, ce dernier se met dans une rage folle. Il lui raccroche presque au nez et exige auprès de Cécile Pozzo di Borgo mon renvoi sur le champ. Heureusement, elle réagit positivement et calme le jeu de son mieux. Excellente diplomate, elle obtint pour moi un compromis qui consiste à écrire une lettre d’excuses à François, en échange du maintien à mon poste. Cette exigence était assortie d’un ultimatum. Je suis ensuite reçu par Bernard Venzo, qui est chargé de la comptabilité du service de la Communication et qui est en attente d’un poste d’Ambassadeur, avant de prendre sa retraite. Je m’assis. Il me tourne le dos et continue à remplir ses bilans sur son écran. Deux longues minutes s’écoulent. Une musique classique crée une ambiance relaxante et apaisante. Mais c’est sans compter sur la rage intérieure que ce bonhomme va m’exprimer. Il se retourne subitement vers moi. Pourquoi une telle mise en scène ? Théâtral !
« Qu’est-ce que Madame Pozzo vous a dit ? » me demande-t-il. Je lui explique, il reprend :
« Bien, mettez-vous bien ça dans votre petite tête : je vous avais dit qu’il fallait être discret dans ce service. Monsieur Rivasseau est très en colère contre vous. Ouvrez bien grand vos oreilles. Donnez lui votre lettre sans plus attendre sinon vous ne remettrez jamais les pieds dans cette maison ! » Hurle-t-il à l’abri derrière son bureau, cloisonné par une porte insonorisée.
Je remets le lendemain même la lettre à la secrétaire du Porte-parole, comme convenu. Cependant, je ne tombe point dans le piège de l’excuse. En effet, m’excuser est équivalent à reconnaître mon tort. Dans cette « affaire » où rien n’avait été écrit et où ma responsabilité n’était pas réellement en cause puisque n’ayant pas été moi-même à l’initiative de la décision d’appeler ce cher François. La lettre est acceptée, le cours normal des choses rétabli. Cependant, j’ai gagné puisque Catherine et Sophie ont apprécié mon courage. Et ma capacité à affronter les directeurs. Nous sommes devenus les meilleurs amis du monde. Nous le sommes encore aujourd’hui.
Un an après, je rends visite à ces dames.
« Vous m’avez pardonnée » me demande Sophie.
« Oui » répondis-je.
« Moi aussi je vous ai pardonné » ajouta-t-elle.
Je ne me sens toujours pas coupable et un peu vexé de ce pardon que je ne sollicitai pas. J’ai pour habitude d’assumer ce que je fais et ce que je dis et de ne jamais le regretter. Je décide de ne jamais me rabaisser dans la vie. Je suis du genre : « je fais ce que je dis, je dis ce que je fais ».
Je refuse la repentance. Pourquoi se repentir alors qu’on gagne davantage à assumer son passé et son présent pour construire son avenir comme une réponse à ceux-ci ? Faire table rase est un concept que je rejette fermement. Il relève d’une faiblesse idéologique et morale à reprendre l’Histoire à son compte, avec ses gloires et ses tragédies, pour en faire un déterminant essentiel de son identité et de sa culture. Je trouve scandaleux qu’on puisse dire à une personne de tracer un trait sur ses origines, sur sa filiation au prétexte qu’on estime que c’est sans intérêt, qu’il ne faut pas regarder le passé mais se tourner exclusivement vers l’avenir. Mais quel avenir peut-on construire sans passé, sans connaissance et reconnaissance de son identité ?
Toutes ces questions vont être, deux années plus tard, au cœur de mes préoccupations. Je ne le sais pas encore.
Un mois après l’épisode du coup de fil raté, le service des bourses de Sciences Po me demande de leur reverser la somme octroyée pour mon séjour aux Etats-Unis. Je suis vexé, mon installation puis mon rapatriement m’ayant coûté beaucoup d’argent. Je sollicite alors un rendez-vous avec Richard Descoings. Il répond à mon courriel par un laconique : « oui, contactez ma secrétaire ». Je le rencontre peu après. L’entretien est bref. Il m’écoute puis me répond :
« Concernant votre manque de travail, je vous comprends mais sachez que tout le monde rêve de faire un stage en service de presse » dit-il.
« La belle affaire », songe-je. Puis il me regarde dans les yeux.
« S’agissant des questions financières, permettez-moi de vous le dire… », employant un ton très sympathique.
Puis, subitement, son visage se crispe.
« …vous ne manquez pas d’air » continue-t-il sur un ton devenu agressif.
Je suis battu. Ma demande financière est évidemment la plus importante pour l’heure. L’argent reste le nerf de la guerre.
« On aurait pu rendre des arbitrages beaucoup plus sévères après vos affaires aux Etats-Unis et au Quai d’Orsay. Vous vous en sortez bien. Allez voir une banque du quartier. Faites un prêt. Je suis sûr que les banquiers se feront une joie de vous recevoir. Vous savez, vous avez la garantie de l’emploi… », termine-t-il.
Bien évidemment, il ment sur un point. Sciences Po n’est absolument pas une garantie contre le chômage. J’en fais encore aujourd’hui les frais, n’ayant pas de situation stable et étant inscrit comme demandeur d’emploi, deux ans après l’obtention de mon diplôme.
Je pense que la direction de Sciences Po a mal géré l’établissement. Les effectifs ont augmenté d’un tiers en cinq ans alors que le fort taux de chômage aurait dû inciter à stabiliser, voire maîtriser le nombre annuel de diplômes accordés. Ces décisions ont été motivées par une volonté de détruire Sciences Po, en dévalorisant son diplôme pour satisfaire un souhait politique assez sombre dont l’origine est sans doute à chercher du côté de l’Elysée. Espérons que Nicolas Sarkozy incitera la grande école à remettre de l’ordre dans son organisation et sa stratégie de développement.
La principale mission, durant mon stage au Quai d’Orsay, est de préparer le volet Presse du Sommet des Chefs d’Etat du G8 qui doit se tenir en France, en cette année 2003. A Evian et plus précisément dans la magnifique ville d’Evian qui caresse le lac Léman face à la Suisse voisine. J’assiste à de nombreuses réunions de préparation avec les différents responsables et, notamment, celle du service de Presse de l’Elysée qui parlait avec sa gorge, un peu comme moi quand je ne fais pas attention. Cependant, ma tante Françoise, qui est d’un tempérament strict sans commune mesure, me corrige assez souvent pour que je prenne le bon pli.
Le Jour J du G8 approchant, je pars fin mai pour Genève avec toute mon équipe. Entre colline de la ville haute et rues basses des anciens faubourgs disparus, cette ville, pour qui peut la comprendre, offre les lieux sacrés de son passé. Pas le temps de visiter cette ancienne cité, au carrefour de la pensée religieuse et riche de mystères. C’était la première fois que je fais un voyage avec un badge officiel de la République française. Il m’arrive en effet souvent d’emprunter ce trajet pour rendre visite à l’un de mes oncles paternels qui était journaliste indépendant auprès des Nations Unies à Genève.
Jean-Paul a vécu de nombreuses années avec une banquière qui travaillait avec les grandes fortunes. Malheureusement, ils finirent par se quitter et mon oncle, qui avait pris certaines habitudes de laisser-aller en matières de dépenses somptueuses, dû soudainement réapprendre à vivre normalement. Il a réussit récemment à devenir conseiller municipal dans le village de Begnins, qui surplombe la « Côte » dans les hauteurs de Nyon et où habitent quelques grandes personnalités comme Phil Collins. J’eus la chance de le rencontrer dans un restaurant du coin où la charmante patronne, Marie Jo, avait sympathisé avec mon oncle.
Il faut dire qu’il a le contact facile. Il reste un grand séducteur malgré sa corpulence, sans doute due à un goût prononcé pour les très grands vins. Sa fierté est d’avoir été intronisé chevalier du Taste-vin, une confrérie bachique installée au Château de Clos le Vougeot en Bourgogne. Il est un fin connaisseur et enchante ses hôtes par ses choix toujours justes. Je suis triste de le voir ainsi chuter sur le plan financier. Je ne doute pas de le voir renaître, un jour, de ses cendres tel l’oiseau mythique phénix. Ce qu’il a toujours fait jusqu’à présent. D’ailleurs, ayant échoué en médecine, il réussit dans le journalisme par son sens de l’initiative et des relations humaines C’est un self made man, il n’est passé par aucune école. Lors de ses cinquante ans qu’il célèbre à l’Ile Maurice en février 2000, l’un de ses amis, journaliste lui aussi, raconte que lorsque Jean-Paul arriva pour la première fois au palais des nations dans les années quatre-vingt, il déclara haut et fort « je suis un journaliste expérimenté », ce qui provoqua un fou rire dans le pavillon de chasse de Bar-le-Duc que son frère, resté vivre dans l’île, lui avait prêté pour l’occasion. Il avait en effet déjà un peu travaillé à Marseille avant de rejoindre Genève et s’était spécialisé dans les nouvelles d’Afrique. Mais il est surtout un journaliste motivé.
Il me dit souvent qu’il a fait Sciences Po. Ce mensonge bénin joue un grand rôle dans mon destin car j’allais davantage suivre mes études par admiration de mon oncle que par intérêt réel pour la politique ou les livres de droit. D’ailleurs, mon diplôme ne me sert aujourd’hui à peu de chose. Je commençai en septembre 2006 à travailler au bas de l’échelle. J’aurais pu aussi bien le faire avec un diplôme universitaire. En plus, ce diplôme ne m’empêcha pas de connaître diverses expériences professionnelles décevantes. Je connais les périodes d’essai, les mises à fin de stage. Je suis un jeune, comme tous les autres. Je repense encore à celle du Crédit agricole de la Réunion.
J’avais été imposé à ma responsable, ma N+1, pour parler en jargon bancaire. Elle voulait plutôt placer son neveu, ce qui, déontologiquement n’est pas possible, puisque les salariés ne peuvent faire entrer un membre de leur famille. Mais une fois de plus, le leadership n’a pas su imposer sa volonté. Face au dossier de toutes les petites bêtises mineures que j’avais pu faire du fait qu’elle ne me formait pas, le Directeur Général préféra se débarrasser de moi plutôt que de m’imposer. Je regrette son choix. Ayant claqué la porte de son établissement dans un tumulte indescriptible, pour ne pas me laisser virer avant d’être moi-même parti, il m’écrivit plus tard une lettre chaleureuse pour me dire qu’il avait apprécié mes compétences mais qu’il avait jugé bon de mettre fin à une situation bloquée. Il continua à me payer pendant un bon mois pour que je puisse toucher les indemnités chômage. Il me devait, de toute façon, un mois de préavis, mais accepta que je reprenne ma liberté, plutôt que de rester dans ses murs.
Notre arrivée à Genève, à deux jours de l’ouverture du sommet des Chefs d’Etat les plus puissants de la planète, fut très protocolaire. Des voitures officielles françaises nous attendent à la sortie de la gare Cornavin. Cela me change de l’habituelle voiture familiale. La France obtint l’autorisation des autorités suisses pour que ses forces motorisées, portant drapeau tricolore, puissent circuler dans les rues de la ville de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) avec toutes les prérogatives de la coercition et, notamment, l’usage des sirènes.
Nous prîmes ensuite la route du centre de Presse de Publier. C’est une charmante bourgade fleurie de Haute-Savoie, entre mer et montagne. Nous allions être logés dans un charmant petit hôtel, les pieds dans l’eau. Ainsi que le personnel de l’Elysée et les membres du Service de Protection des Hautes Personnalités, communément appelé le SPHP. Bernard me fit remarquer avant le départ qu’il a réservé qu’une seule chambre pour les deux jeunes stagiaires féminines qui venaient renforcer notre équipe.
Quant à moi, devinant que j’appréciais confort et tranquillité, il jugea bon de me réserver une chambre entière. Ce geste me toucha beaucoup. L’idée de partager ma chambre avec des filles ne me dérangeait pas tant que cela. Il avait sans doute entendu dire que j’avais eu des difficultés à partager ma chambre avec un colocataire sur le campus de l’université de Rice, Houston, Texas, Etats-Unis d’Amérique. Rice était devenu célèbre, entre autre, grâce à l’obtention, en 1996, du Prix Nobel de Chimie décerné par l’Académie Royale des Sciences de Suède. Le Professeur Robert F. Curl, Jr, et le Professeur Richard E. E. Smalley, pour avoir découverts les fullerènes, le reçurent conjointement avec le Professeur Sir Harold W. Kroto, britannique de son état.
Les journalistes commencèrent à arriver nombreux pour l’ouverture du sommet le premier jour du mois de juin. Tout se passa plutôt bien et je faisais suffisamment de zèle pour faire oublier l’épisode de l’incident qui me mit en opposition, quelques semaines plus tôt, avec le Porte-parole.
Il y eut juste un petit accrochage avec une journaliste qui me demandait une place de parking pour le contre sommet alter mondialiste. « Ici, c’est le sommet du G8, le contre sommet, ça ne nous regarde pas » lui dis-je, bêtement. En effet, le contre sommet est également un évènement important. Il est légitime que les journalistes puissent se renseigner sur les dispositifs mis en place pour leur permettre de le couvrir. La journaliste s’énerva, pris mon nom et me promit de parler de moi dans le Progrès de Lyon. Elle n’en fit rien. Comique de situation. Aujourd’hui je me bats pour que les journaux parlent de ma personne. Mais c’est toujours aussi difficile. Manquerai-je de média génique ou certaines personnes sont-elles prêtes à tout pour que mon nom n’apparaisse nulle part, qu’il passe aux oubliettes de l’Histoire vraie ? Pendant ce temps, toute une batterie d’usurpateurs continuent d’occuper ma place, en vertu du droit du sang et du droit d’aînesse. Je ne veux pas la prendre à un autre. Je veux juste ma place, une place juste : la mienne. C’est elle que je veux reprendre à ceux qui me l’ont confisquée. Même si ceux-ci ont été assis dans leur position par les médias, personne ne peut désormais douter de leur mauvaise foi et de leur volonté de tromper le peuple de France, auquel j’appartiens, pour revendiquer une légitimité qui n’est pas avec eux mais reste dans l’ombre des montagnes de la Réunion, qui portait jadis le doux nom d’Ile Bourbon.
Ce G8 m’a permis de vivre des moments riches, comme des moments d’éternité. J’ai vu de très près et côtoyé les principaux chefs d’Etat. Les puissants de ce monde, les hommes les plus riches de l’univers. Mon rôle était de guider les journalistes au Royal Parc Evian, fabuleux palace où se tenaient les discussions sur l’avenir de la planète. En cette année 2003, pour la première fois, le Président Jacques Chirac avait invité des dirigeants de pays prospères qui ne faisaient pas partie de ce club très fermé. Comme l’Inde, l’Afrique du Sud, l’Arabie Saoudite ou encore le Brésil… Ils participèrent aux débats mais sans George Bush qui, pour sa part, avait seulement assisté aux tables rondes conventionnelles, à huit et à huit clos, s’éclipsant immédiatement pour se rendre au Proche Orient. Il y tenta de faire avancer la résolution du conflit israélo-arabe. Il n’avait donc pas adhéré à l’idée d’ouverture de notre Président d’alors, qui se retrouve donc seul à devoir animer un débat avec tout ce beau monde, malgré l’absence des Etats-Unis, sans lesquels pourtant toute discussion sérieuse perdait sens et crédibilité.
A mon modeste niveau, l’épisode qui me marqua le plus fut la relation d’amitié que j’avais essayé de renouer avec l’Ambassade des Etats-Unis pour rattraper en quelque sorte tant les erreurs faites par Jacques Chirac et Dominique de Villepin en matière d’antiaméricanisme que celles que j’avais moi-même commises sur le campus de Houston. Il me semblait tellement ridicule de dresser une rive de l’Atlantique contre une autre alors que nous faisions tous partie de la civilisation occidentale et judéo-chrétienne et que nous devions nous serrer les coudes, même sur des sujets difficiles.
La responsable du pavillon de presse américain, Diane,une élégante dame d’origine française, vint voir notre équipe à l’accueil du centre de Presse de Publier pour lui demander des places de parking supplémentaires afin de les distribuer à des journalistes américains et au personnel de la délégation américaine. J’étais personnellement chargé de répartir ces places mais ma hiérarchie trouva bon de demander l’avis de la cellule de l’Elysée. Celle-ci refusa de donner une suite favorable à la demande américaine. Diane semblait en avoir vraiment besoin et mendiait presque pour les obtenir. Etant donné que j’en avais en nombre suffisant pour la satisfaire, je décidai de me rendre au pavillon américain sans respecter la volonté de la Présidence. Mais je fus suffisamment discret pour que cela passât inaperçu. En remerciement, j’eu une épinglette du drapeau américain. Sans avoir rien demandé en échange. Pour les américains, certains pins sont des passeports pour passer des portes, même étroites. A y regarder de plus près, j’aurais préféré un soutien logistique dans le cadre de mes démarches identitaires. Mais, à l’époque, je n’étais pas sensibilisé, ignorant les secrets de famille, et n’ayant pu saisir les occasions qui s’offraient à moi.
Mon stage au Quai d’Orsay m’a plongé dans une sorte de rêve. Je voulais embrasser la carrière politique. Toute légitimité passe dans notre démocratie par une élection. Je serai donc élu. J’y songeais, du poste de maire à l’honorable fonction de député.
A vingt-quatre ans, je suis de tous les cortèges officiels. Lors de la Visite d’Etat de Vladimir Poutine, j’eus même le privilège de remonter l’une des artères qui conduisait à l’Etoile en sens inverse de la circulation. Les voitures qui arrivaient en face devaient presque déraper pour éviter la collision. Un vrai film…
Nous étions prioritaires, escortés par deux motards en grand uniforme. Pendant cette même visite, notre voiture renversa un motard en civil sur la route et ne s’arrêta même pas pour lui porter secours. Je fus alors assez choqué mais, heureusement, il n’était pas blessé et pouvait certainement se retourner contre l’Etat pour obtenir réparation du préjudice matériel subi. J’accompagnais le cortège de journalistes dans tous les palais de la République. Etais-ce là un avant-goût d’un pouvoir qui m’attirait naturellement depuis tout petit ? Ce fut malheureusement un goût très amer quand, après mon stage, je ne puis intégrer la diplomatie. J’échoue à tous les concours qui auraient pu me le permettre. Dure réalité de la vie, ou juste réalité des choses : ai-je assez travaillé ?
Mon attachement pour les pays occidentaux, pour ne pas dire l’Occident, est naturel, comme je vous l’ai exprimé. Mais je ne cache pas également que j’ai une affection particulière pour le monde anglophone, étant citoyen du Commonwealth et ayant des origines britanniques. Je tiens cela de ma double nationalité franco-mauricienne car, si ma mère est française, mon père est né à l’Ile Maurice, qui est toute proche de la Réunion. Contrairement à celle-ci, elle est passée sous souveraineté britannique malgré la victoire navale de la France bonapartiste à l’occasion de la très célèbre bataille de Grand-Port.
Mon père cessa de revendiquer sa nationalité mauricienne lorsqu’il s’installa à la Réunion et allait se contenter de faire renouveler son passeport français uniquement.
Sans le lui dire, j’écris en 2004 au Premier Ministre d’alors, Paul Béranger, auquel je fournis les extraits de naissance à Maurice de mes grands-parents et une photocopie du vieux passeport que mon père avait eu après l’indépendance de l’île, relevant davantage de la compétence du Commonwealth. C’est ainsi qu’à l’été 2004, alors que j’effectue un stage au Ministère de la Santé, je reçus par courrier mon certificat de nationalité mauricienne et pus demander un passeport et une carte d’identité dans la foulée.
La famille de mon père avait des origines basques ou béarnaises. Ma grand-mère paternelle, Claudie, avait comme prénom de jeune fille « Courtiade » et il y avait des noms basques dans ses ascendants. Ceux-ci avaient joué un rôle majeur dans son éducation très empreinte de colonialisme. Mon arrière grand-mère, dont je ne vis que la photo, avait de longues mains dont j’ai hérité. Elle avait perdu son mari très tôt et noyait son chagrin en sniffant de l’éther.
Plus en amont, mon arrière arrière grand-père, dont on m’a toujours beaucoup parlé, était un écossais au service de sa royale Majesté, servant dans un de ses illustres régiments. Son nom de famille, Simpson, assez répandu, est typiquement écossais.
Mon propre nom, Hoareau, enfin je veux dire celui que j’ai encore et auquel je n’ai pas encore pu rajouter ma véritable identité, est également courant à La Réunion. Il est réunionnais. Mes interlocuteurs, réunionnais ou métropolitains, sont toujours surpris de me savoir originaire de l’île car je n’ai pas le profil du pays. Ils me disent spontanément qu’ils m’ont d’abord pensé avoir des origines allemandes ou britanniques. En effet, je suis très grand, avec des cheveux plutôt châtains et des yeux couleurs verts olive. Petit, j’étais absolument blond et ceci jusqu’à mon adolescence. Mes cheveux bouclés me font surnommer « boucle blonde ». En fait, ils le sont surtout à la Réunion. J’ai remarqué qu’ils devenaient raides dans des climats secs, tel que celui de l’Espagne.
Cette texture vient surtout de ma mère et je crois qu’elle peut être due à mon arrière grand-mère girondine, Julia Georgette Videau, née à Saint-Jean d’Illac en 1906, dont on me dit souvent qu’elle était juive. Peut être trop souvent d’ailleurs, il n’y a pas de honte à avoir un ancêtre juif, descendant du peuple élu.
Videau, le nom que lui avait transmis son père, n’était peut-être pas un nom à consonance juive, mais sa famille maternelle l’était réellement. Sa mère s’appelait Jeanne Gay. Les ascendants de Jeanne portaient, d’après ce qu’on me dit, le nom de Hosteins.
Par conséquent je dois, théoriquement, être juif, la judaïté se transmettant par la mère, ceci malgré le fait que je sois baptisé dans la sainte religion catholique, apostolique et romaine. Je suis donc à la fois catholique et juif.
Aujourd’hui, je m’en remets à Nicolas Sarkozy, Président de la République, pour lequel j’éprouve un sentiment de ressemblance morale et intellectuelle très fort. J’attends beaucoup de lui pour résoudre les questions essentielles liées à mon identité.
Je le sais homme de droit et sensible à ma cause. Outre ma simple personne, cette question intéresse la France, au plus au point. La lignée dont je suis issu a marqué, pendant des siècles, depuis toujours, l’Histoire de ce beau et merveilleux pays, mon pays, pour lequel j’ai une très profonde et particulière affection.
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